D'ordinaire, il n'est guère dans mes habitudes de gaspiller mon temps et mon énergie à dénigrer ce que je peux, par ailleurs, me contenter d'ignorer. Mais parfois, ce n'est pas si simple. Et quand l'attention se mue en observation détachée (non polarisée), la critique peut alors se révéler constructive — voire même fort instructive.
Les apparences sont trompeuses. Et parfois, elles sont mortelles.
La Femme de ménage (2022)
Ainsi, intriguée par le phénomène Freida McFadden devenue, en quelques années, l'autrice de thrillers la plus vendue au monde (la France constituant notamment, toutes proportions gardées, l'un de ses marchés les plus performants), je me suis penchée sur quelques-unes des œuvres de celle que d'aucuns surnomment la Taylor Swift du monde littéraire « où, toujours et encore, la médiocrité extrême se voit récompensée » (sic). Il faut dire que malgré un succès commercial phénoménal et une base de lecteurs très engagés (les McFans de la génération TikTok), Freida McFadden est loin de faire l'unanimité et sa trajectoire rapide s’accompagne de moult controverses.
Ce qu'on lui reproche ? D'une part, elle fait l'objet de nombreuses accusations de plagiat, toutefois sans preuve formelle établie. D’autre part, son style de par trop impersonnel et simpliste, ses livres bâclés, mal édités, font grincer. Son rythme de publication soutenu, combiné à sa carrière médicale (spécialisée dans les lésions cérébrales) et à sa discrétion médiatique, alimente même des spéculations sur un possible recours à l’intelligence artificielle dans son processus d’écriture.
Je l'aime sincèrement, de toute mon âme. Mais, je ne lui fait pas confiance.
La Locataire (2025)
À en croire ses détracteurs, Freida McFadden serait la reine du fast-read, « une lecture-fringale qui se dévore comme un fast-food au premier ou au second degré ». Malheureusement, il s'avère que ces critiques sont loin d'être infondées. Car, voyez-vous, contrairement à beaucoup qui se forgent des opinions par procuration, je ne valide que par l'expérience directe. En l'occurrence, j'ai donc (et je l'avoue sans honte) englouti plusieurs de ses romans en quelques jours.
Bien m'en a pris, je ne les ai pas lus : je les ai écoutés. Au petit déjeuner. Et jusque tard dans la nuit. Mais à l'oral, avec de bons comédiens, ça passe toujours mieux. Sauf qu'à la base, ce n'est pas la vocation première de la littérature. En outre, l'écoute a tendance à court-circuiter l'analyse critique. Le mental ne filtre pas de la même manière qu'à la lecture. C'est une injection directe dans l'inconscient. C'est utile si l'on décode mais dangereux quand on est en mode passif. Heureusement, je suis désormais toujours en mode vigilance.
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Recette pour un Big Mac littéraire
Alors qu'est-ce qui rend ces thrillers si addictifs ? En fait, Freida McFadden ne raconte pas des histoires. Elle programme des boucles émotionnelles. Et si on y est accro, ce n'est pas parce que c'est bon. C'est parce que c'est astral.
C'est une recette matricielle industrialisée avec un rythme et une structure identiques d'un livre à l'autre, et une base de données de personnages, situations et tropes interchangeables. Cette formule a beau être systématique, elle fonctionne.
Des romans choraux à deux (ou parfois trois) voix, s'articulant autour d'un arc narratif en trois actes, avec des chapitres très courts qui se terminent toujours par un cliffhanger (souvent putaclic) destiné à relancer l'attention et à maintenir le lecteur sur le qui-vive — de la dopamine narrative dont l'astral est très friand.
Un triangle de personnages génériques, creux, ultra-stéréotypés, dans une tranche d'âge parfaitement ciblée ; des hommes trop beaux et trop parfaits, toujours avec des femmes qui ne jouent pas dans la même catégorie (sic) ; une narration au présent, à la première personne, qui rend l'identification facile et immédiate.
L'Homme Mystère est sexy, c'est le moins qu'on puisse dire ! Il a une épaisse chevelure de jais, des yeux noirs comme du charbon et un regard d'une ardeur qui me foudroie une nouvelle fois. Sa mâchoire carrée lui donne un air de totale maîtrise et d'absolue confiance en soi. Son visage est d'une symétrie aussi parfaite que plaisante à regarder. Il porte un t-shirt noir qui met en valeur sa silhouette élancée et renforce l'intensité de ses yeux et de ses cheveux.
Le Boyfriend (2024)
La naïveté grotesque des protagonistes (souvent des femmes mais pas toujours) qui les rend complètement aveugles aux énormes signaux d'alerte est du niveau des pires scénarios de série B. Une technique de diversion un peu trop voyante qui permet de justifier les invraisemblables retournements finaux que l'on ne voit jamais venir.
Du moins tant que l'on n'a lu qu'un seul roman. Et que l'on n'est pas trop regardant sur les indices grossièrement trompeurs, souvent gratuits et jamais explicités. On gage sur le faible niveau d'attention du lecteur qui cherche juste à se laisser porter sans réfléchir. Au diable les incohérences pourvu qu'on ait l'adrénaline !
Il n'y a jamais de catharsis. Rien n'est résolu moralement. Et cela laisse une fréquence ouverte dans le champ psychique. Le lecteur reste en suspension émotionnelle. D'où le phénomène d'addiction. Et la majorité des gens ne s'en rendent jamais compte.
Tous psychopathes
Usurpation d'identité et parenticide sont des thèmes récurrents chez Freida McFadden. Mais le plus dérangeant, c'est certainement l'ambiguïté morale de tous ses personnages qui tend à normaliser les troubles borderline et la manipulation comme mode relationnel standard.
J’ai beaucoup de chance. J’ai une belle maison, une carrière épanouissante et un mari à la fois gentil, doux et incroyablement beau. Pourtant, tandis que Nate s’engage sur la route et prend la direction du lycée, je n’ai qu’une idée en tête : qu’un camion brûle un stop, percute la Honda et nous tue tous les deux sur le coup.
La Prof (2024)
Ses inversions de rôle désactivent la distinction claire entre prédateur et proie. Puisque tout le monde est « un peu tordu », personne ne l'est vraiment. Finalement, ça dilue la notion de prédation. Et banalise la psychopathie.
« En 1833, le Dr James Prichard formula une première version de ce que nous appelons aujourd’hui la psychopathie, qu'il qualifia de "folie morale". Les personnes diagnostiquées comme atteintes de folie morale étaient considérées comme ayant de mauvais jugements moraux sans présenter le moindre trouble de l’intelligence ou de la santé mentale. Les psychopathes, eux aussi, sont souvent intelligents et sains d’esprit, et davantage enclins à commettre des actes généralement considérés comme immoraux. » (Source)
Et contrairement aux idées reçues, les psychopathes sont probablement ceux qui ressentent le plus d'émotions (et donc une source de carburant importante pour la matrice).
« Ces gens ont, en général, un très haut taux de frustration, de colère interne et un dégoût hors du commun qui les poussent à se comporter de façon aberrante, explique Iso V. Sinclair. Ils ressentent une certaine jouissance dans le tourment d'autrui. Un psychopathe devient ainsi par de multiples traumas, et ses émotions sont tellement intenses qu'il fait une dissociation et se venge. Cette réaction est scientifiquement explicable par le manque de neurones miroirs qui, à force d'émotions refoulées (souvent depuis l'enfance), fait naître un manque total d'empathie. »
Lisez comme vous êtes†
Ôtons nos œillères : cette simulation est un monde de psychopathes et de prédateurs. Freida McFadden ne fait que nous le rappeler. Et paradoxalement, les gens en redemandent parce qu'ils ne sont pas conscients de l'origine de leurs besoins et de leurs envies qui, comme leurs pensées, viennent d'ailleurs.
Je crois que tout être humain est capable de faire des choses terribles si on le pousse à bout.
La Psy (2022)
La fiction n'est donc pas le problème. Le problème, c'est la passivité face à elle. Consommée en mode automatique, elle devient une drogue matricielle. Consommée avec lucidité, elle devient un miroir des mécaniques astrales.
Notes et références
- ^ Clin d'œil au slogan de McDonald's : « Venez comme vous êtes ».
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