À chaque gros succès de librairie sa cohorte de copycats que les éditeurs s'empresseront d'accueillir à bras ouverts pour faire tourner les presses tant que le public est encore chaud. Surtout quand Hollywood récupère derrière. Ainsi, après la horde de sorciers et vampires issue des déferlantes Harry Potter et Twilight, c'est aujourd'hui au tour des thrillers domestiques fast-read, inspirés du bestseller planétaire de Freida McFadden, La Femme de ménage (lui aussi adapté au cinéma), de s'engouffrer dans la brèche ouverte par leur prédécesseuse.
La forme de flatterie la plus sincère n’est-elle pas l’imitation ?
La Menteuse, Sophie Stava (2025)
Une recette simple et efficace qui semble plutôt bien fonctionner. Peu importe l'énormité des ficelles pourvu qu'on ait le frisson. Si encore l'exercice apportait une quelconque valeur ajoutée au blueprint ; une touche d'originalité aux tropes ; un zeste de profondeur aux archétypes. Ce serait bien trop demander, le vite lu impliquant forcément le vite écrit. Du moins sur les cinq thrillers que j'ai ingurgités dernièrement — je sais, je n'ai pas pu m'en empêcher.
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Mode d'emploi
Imaginez un modèle de roman prêt à l'emploi, à l'image des modèles d'illustration que proposent certains logiciels de conception graphique en ligne. Il suffirait de remplir les espaces réservés en piochant dans une liste de tropes prédéfinis : motifs, thèmes récurrents, situations types, dynamiques relationnelles, archétypes de personnages, schémas, procédés, conventions scénaristiques… Et hop, vous avez un bestseller que vous pourrez même décliner en suites (comme pour La Femme de ménage et Le Mariage parfait) pour doubler votre pactole et briller en haut des listes de la jungle amazonienne tant que les BookTokeurs vous auront à la bonne.
1. Présentation
Choisissez un titre simple, court, archétypal, assorti d'une phrase d'accroche un brin putaclic.
- La Femme de ménage : « Elle connait tous vos secrets. Découvrez les siens. » (Freida McFadden, 2022)
- La Menteuse : « Je suis ton amie. Mais peux-tu me faire confiance ? » (Sophie Stava, 2025)
- La Serveuse : « Je l'observais. Mais c'est lui qui m'observait. » (K.L. Slater, 2024)
- Le Mariage parfait : « Sa maîtresse a été assassinée. Sa femme est son seul espoir. » (Jeneva Rose, 2020)
- Le Divorce parfait : « Jusqu'à ce que la mort nous sépare. La tienne, pas la mienne. » (Jeneva Rose, 2025)
- Amitiés assassines : « Délicieusement méchant. » (Jeneva Rose, 2023)
Pour la couverture, jouez sur la sobriété et la symbolique : le trou d'une serrure, un gobelet en polystyrène, des alliances, un peigne et des ciseaux… le tout avec deux ou trois couleurs maximum.
2. Style
Écrivez de préférence au présent, à la première personne, et intercalez les points de vue de vos personnages.
Même si l'idée de base n'est pas mauvaise, elle comporte néanmoins quelques écueils dès lors que le meurtrier participe lui-même au récit et qu'il faut alors occulter certains détails susceptibles de laisser deviner le retournement final. Et bien souvent, trop focalisés sur l'insertion de fausses pistes, les auteurs omettent de fournir également de réels indices ou certains détails psychologiques subtils. Et le lecteur attentif, qui ne pouvait évidemment rien voir venir (à moins d'avoir saisi les rouages sous-jacents), se sent invariablement trahi par l'effet deus ex machina tiré par les cheveux du dernier acte. Le cheveu sur la soupe.
Bizarrement, dans La Serveuse, seul le personnage principal s'exprime à la première personne. Cela casse la fluidité du récit. Encore plus à l'oral où, en l'occurrence, la voix de la narratrice demeure la même, contrairement aux autres romans que j'ai pu écouter en version audio qui avaient recours à plusieurs comédiens.
Faites des phrases courtes comme pour un scénario ou un prompt. Oubliez les métaphores, les registres sémantiques, les tournures un peu littéraires : le lectorat cible risque de décrocher. Et puis, ce sera d'autant plus simple à adapter au cinéma ou à la télévision.
D'ailleurs, en passant, une série télé est prévue pour La Menteuse. Et Le Mariage parfait est en cours d'adaptation au grand écran.
3. Personnages
Vos protagonistes doivent impérativement se situer dans la même tranche d'âge que votre lectorat cible, à savoir autour de la trentaine bien installée. Ni trop avant, car beaucoup de tropes du genre comme le mariage, le patrimoine, la carrière, le divorce compliqué, le voisinage installé… ne fonctionneraient pas ; ni trop après, car le propre de la culture du jeunisme consiste surtout à piéger les consciences dans des bulles d'intemporalité illusoires qui finiront pourtant, tôt ou tard, par éclater à la surface.
Le lecteur doit pouvoir se dire : « Ça pourrait être moi. » Ce qui est précisément le principe du thriller domestique : transformer le quotidien en source d'angoisse.
J’ai identifié les effluves de Chanel No 5, si classique, si prévisible. Ils vont avec la tenue monochrome qui souligne cette silhouette qu’elle entretient à merveille. Rien d’original dans son aspect : dès le premier regard, on sait tout ce qu’il y a à savoir sur la personne à qui on a affaire. Elle a des traits durs, admirablement redessinés par le chirurgien plasticien chez qui elle a ses habitudes. Il a des doigts de fée, cet homme, on peut en être certain, car seul un œil averti pourrait remarquer ses interventions. Les claquements des talons noirs Manolo Blahnik (jamais de Louboutin, le rouge est trop voyant !) ponctuent son entrée et clament sa présence.
Le Mariage parfait, Jeneva Rose (2020)
Introduisez du fantasme en insistant très lourdement sur le luxe et les apparences, plus importants que la profondeur des personnages. Ne lésinez pas sur le chic et choc et n'oubliez pas de rappeler combien les maris ou les amants sont hyper sexy. La faim justifie les moyens et les mœurs narcissiques ont besoin de l'entendre souvent.
Faites dans le caricatural : flics négligents, pas très fufutes ; légistes peu regardants, qui n'ont jamais entendu parler d'ADN ; enfants-objets qui font tout bien comme on leur demande...
4. Derniers conseils
Quand on dit la vérité — celle qui est barbante en tout cas —, les gens s’impatientent, leur regard se perd dans le vague à mesure que leur attention s’évapore. Au bout d’un moment, ils s’en rendent compte, se figent en marmonnant, penauds : « Qu’est-ce qu’on disait, déjà ? » Et ils tentent maladroitement de feindre l’intérêt.
La Menteuse, Sophie Stava (2025)
Une fois tous les ingrédients ajoutés, répartissez-les dans le moule et veillez à bien retourner en fin de cuisson. Si le mélange s'avère trop compact, diluez en incorporant des éléments de description inutiles.
N'hésitez pas, non plus, à répéter les faits du point de vue des autres protagonistes. Ça donne l'impression qu'il y a des indices cachés et ça vous évitera aussi d'avoir à en trouver.
L'éthique est toc
Le persécuteur oublie toujours qu'il a persécuté. La victime n'oublie jamais ce qu'on lui a fait subir.
Amitiés assassines, Jeneva Rose (2023)
Comme je le soulignais dans un précédent article consacré à Freida McFadden, « le plus dérangeant, c'est certainement l'ambiguïté morale de tous ses personnages qui tend à normaliser les troubles borderline et la manipulation comme mode relationnel standard. » Et le trope « tous psychopathes » (ou « borderline ») se retrouve systématiquement, à différents degrés, dans toutes les œuvres précitées. Tout particulièrement chez Jeneva Rose qui semble prendre un malin plaisir à laisser triompher l'éthique déviante en toute impunité.
N'oubliez donc pas de mettre manipulateurs et psychopathes à l'honneur. Après tout, il faut bien contribuer à déplacer la fenêtre d'Overton en faveur d'une société de prédation totalement déshumanisée, gérée par l'intelligence ahrimanienne comme le prophétisait Rudolf Steiner. D'aucuns la qualifient plutôt d'« alternative », mais de quelle alternative parle-t-on au juste ?
Ce menteur, ce tricheur qui a tenté de ruiner ma vie. Tout est fini pour lui. Pour moi, ce n'est que le début.
La Serveuse, K.L. Slater (2024)
Finalement, si ce genre de roman plaît autant, c'est surtout parce que l'âme s'ennuie dans son quotidien répétitif anesthésiant et aspire à éprouver les frissons du danger et de l'imprévu sans conséquences. Saturés d'informations, nous n'avons plus envie de réfléchir car tout nous ramène à ce monde anxiogène. Alors nous aimons nous raconter des histoires et ces histoires se racontent à nous. Et la peur par procuration nous permet finalement de relativiser et d'exorciser nos angoisses.
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