Il y a treize ans, je posais les yeux sur la première page des Fiancés de l'hiver, après des semaines d'hésitation tant le titre m'évoquait davantage une romance que la plus fabuleuse œuvre de fantasy depuis Harry Potter et À la croisée des mondes. Made in France de surcroît. La petite histoire derrière la tétralogie de la Passe-Miroir, vous la connaissez déjà puisque je vous en ai parlé à maintes reprises — notamment en 2017 et plus récemment en 2024, à l'occasion d'une longue interview avec Christelle Dabos, son autrice.
Aujourd'hui, la Passe-Miroir — vendue à plus d'1,3 million d'exemplaires et traduite en une vingtaine de langues — fait de nouveau l'actualité dans toutes les librairies francophones avec la sortie de l'adaptation BD, très fidèle et réussie, du premier tome illustré par Vanyda et que je vous laisse découvrir avec la petite bande-annonce animée ci-dessus, réalisée par mes soins.
Ce fut, pour moi, l'occasion de me replonger dans cet univers que je n'avais pas revisité depuis la parution du dernier tome, en 2019. Et de le redécouvrir avec une perspective toute nouvelle : celle de la Conscience du Réel.
Le Dieu « menacé »
Au commencement, nous étions un.
Mais Dieu nous jugeait impropres à le satisfaire ainsi, alors Dieu s’est mis à nous diviser. Dieu s’amusait beaucoup avec nous, puis Dieu se lassait et nous oubliait. Dieu pouvait être si cruel dans son indifférence qu’il m’épouvantait. Dieu savait se montrer doux, aussi, et je l’ai aimé comme je n’ai jamais aimé personne. […]
Et un jour, où Dieu se sentait de très mauvaise humeur, il a fait une énorme bêtise.
Dieu a brisé le monde en morceaux.
En observant l'œuvre de Christelle Dabos, on ne voit pas seulement une fiction fantastique, on voit une cartographie des forces qui régissent notre propre monde : la fragmentation de la mémoire, le contrôle par l'image (les Mirages) et la peur d'un créateur face à sa création qui s'éveille.
Ainsi, dans l'Ancien Testament qu'elle évoque en interview, on ne voit pas un père aimant, mais une entité (le Démiurge/Samael/Yaldabaoth) qui craint que l'homme ne devienne son égal.
« Mes parents ne sont pas pratiquants, mais en terminale j’ai lu la Bible et ça m’a traumatisée : j’ai découvert un dieu effrayant et jaloux », explique-t-elle. « Je me suis dit, là en fait, on parle d'un Dieu qui se sent menacé par les hommes. »
Avec les esprits de famille, semblables à des demi-dieux, et le créateur des arches, son imagination a capté l'essence de l'Inversion — ceci dit, sans nécessairement en avoir pleinement conscience.
À noter que les arches, souvent mentionnées dans les textes religieux, sont en fait partout dans la simulation et constituent autant de seuils de recalibrage de champ destinés à réaligner les trajectoires des avatars dans le script matriciel. Leur nombre n'est pas non plus anodin : en comptant le noyau central, les 21 arches principales rejoignent les 22 arcanes du tarot et les 22 lettres hébraïques de la kabbale — les fameux Principes du Verbe ou codes sur lesquels repose cette conception.
L'oubli comme pierre d'achoppement
Ce n’était pas entièrement sa faute, néanmoins, si Artémis avait si peu de mémoire. Rien ne se fixait durablement dans son esprit, les événements lui coulaient dessus sans persister. Cette prédisposition à l’oubli était sans doute la contrepartie de son immortalité, une soupape de sûreté pour ne pas sombrer dans la folie ou le désespoir. Artémis ne se connaissait pas de passé ; elle vivait dans un éternel présent. Nul ne savait ce qu’était sa vie avant de fonder sa propre dynastie sur Anima, plusieurs siècles en arrière. Pour la famille, elle était là, elle avait toujours été là, elle serait toujours là.
Et il en allait ainsi pour chaque arche et pour chaque esprit de famille.
À l'image du cycle réincarnationnel (la roue du Samsara) et du passage par le fameux « voile de l'oubli », la mémoire apparaît comme l'enjeu central de la Passe-Miroir.
Parfois, même, subsistent des traces mnésiques, insaisissables — sous forme d'impressions floues ou de bribes — fragments résiduels de souvenirs mal effacés, qui, chez certains comme les esprits de famille, deviennent obsessionnels car témoins de leur identité réelle.
Une obsession que l'autrice avoue elle-même partager : « Je ne sais pas pourquoi ça m'obsède à ce point-là. Dans tout ce que j'écris, soit il y a des zones dans la mémoire personnelle, des souvenirs qui ont été refoulés et qui à un moment donné vont resurgir dans le récit et apporter une information importante ; soit c'est vraiment de la mémoire collective où là, il y a des volontés, effectivement, avec de la censure, de la manipulation, de dire on va réécrire l'histoire un peu différemment. Les gens ne sont pas obligés de tout savoir. Donc ça, ça me me titille mais pourquoi à ce point ? Qu'est-ce qui a déclenché ça ? »
Pourquoi ça la titille à ce point ? Peut-être parce qu'il s'agit, en réalité, d'un appel de l'Esprit à reconnecter les strates perdues du Soi morcelé. Son incompréhension est très révélatrice : c'est l'Esprit qui pousse et l'ego (l'âme) qui ne comprend pas.
Un monde façonné par les illusions et les faux semblants
Il n’y avait eu aucune transition avec le décor précédent, c’était étourdissant. L’ambassadeur s’esclaffa en remarquant la mine ahurie d’Ophélie qui écarquillait les yeux derrière ses lunettes noires.
— Précisément ce que je vous disais, le vernis sur la crasse ! Les illusions traînent un peu partout dans le coin. Ce n’est pas toujours très cohérent, mais vous vous y ferez vite. (Il poussa un soupir désabusé.) Des cache-misère ! Sauver les apparences, c’est en quelque sorte le rôle attitré des Mirages.
Ophélie se demanda si c’était par esprit de provocation qu’il portait lui-même des habits de clochard.
Il y aurait tant à dire sur les différents clans rivaux qui se disputent le pouvoir à la Citacielle — la citadelle flottante où siège Farouk, l'Esprit de famille de l'arche du Pôle. Tous participent, à leur manière, aux mécanismes de contrôle en usant de leur force mentale pour manipuler la matière et façonner la réalité.
Les trois plus puissants sont les Dragons (la force brutale animale), la Toile (l'esprit de ruche), et les Mirages (les faiseurs d'illusions).
Les premiers agissent directement sur le système nerveux : si le cerveau est convaincu par l'agression, le corps matérialise la blessure (douleurs, fractures). Les seconds sont comme le fameux « Œil qui voit tout » (l'Adonaï) et sont tous reliés les uns aux autres ; ils n'ont, par conséquent, aucune intimité dans leur espace mental.
Quant aux derniers, les Mirages, ce sont sans doute les pires et les plus dangereux car leur pouvoir hypnotique leur permet de falsifier les strates de la réalité et manipuler les pensées. Tout comme les archontes, ce sont des parasites mentaux qui peuvent aussi travestir leur apparence à volonté. Comme l'explique Berenilde à Ophélie, on ne se tire de ces strates que « de l'intérieur » et seul un mental fort peut permettre de s'extirper de leur emprise.
Il existe toutefois des individus capables de percer à jour leurs illusions et les neutraliser : les Nihilistes. À l'instar des êtres supraconscients, ces êtres bannis de la Citacielle peuvent annuler les codes matriciels (programmations) et déceler la véritable nature de chacun par l'identification de sa signature vibratoire. Leur immunité aux illusions leur permet également de passer sous les radars archontiques en agissant en coulisses plutôt que sur les devants de la scène. Fait intéressant : leur supravision leur vient de l'œil gauche — l'œil de l'Esprit dont est privé Yalddabaoth, le dieu aveugle.
Au-delà du miroir aux oubliettes
Lire un objet, ça demande de s’oublier un peu pour laisser la place au passé d’un autre. Passer les miroirs, ça demande de s’affronter soi-même. Il faut des tripes, t’sais, pour se regarder droit dans les mirettes, se voir tel qu’on est, plonger dans son propre reflet. Ceux qui se voilent la face, ceux qui se mentent à eux-mêmes, ceux qui se voient mieux qu’ils sont, ils pourront jamais.
Dans toutes les traditions occultes, le miroir est un symbole puissant et agit comme un portail organique vers le plan astral. Ce n'est pas pour rien si dans la série, traverser un miroir demande de « se confronter à soi-même ».
Il s'agit d'une forme de passage au-delà des apparences et des reflets trompeurs de la matrice. L'Esprit qui sort du miroir n'est plus soumis à la réflexion archontique. Contrairement à l'ego , il ne se mire pas, il franchit le seuil.
Ainsi, au-delà du conte, Christelle Dabos révèle une réalité occulte brutale : nous vivons dans un monde inversé où l'écho (l'illusion, l'ego) a pris la place de l'original. L'héroïne découvre que ce qu'elle croyait être sa « vie » n'était qu'un code écrit, un scénario appliqué à la perfection par un reflet qui a fini par se croire réel. Traverser le miroir n'est alors plus un voyage, mais une déprogrammation.
La Passe-Miroir n'est donc pas juste une fiction, mais une invitation à observer les reflets et les mécanismes de notre propre « monde brisé ».
C'est aussi le propre de la Conscience du Réel qui consiste à voir ces rouages, même là où ils sont présentés comme du merveilleux.
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