Comme disait Coluche, «
on ne fait pas d'aveugles sans casser des yeux ». Moi, je préfère les
omelettes — avec les coquilles ! Parce que passer sa vie à surveiller chaque
mot, polir chaque phrase et positionner chaque virgule stratégique avec les
émojis qui vont bien, pour ne pas déclencher de tsunami chez les egos
fragiles, à la longue, c'est épuisant.
Vous savez, ces êtres « centriques » qui se sentent « agressés » par la
moindre nuance d'analyse qu'ils assimilent à une attaque en règle contre leur
petite personne. Car bien sûr, ils sont suffisamment importants dans votre «
non-vie » pour que vous mobilisiez toute votre ardeur et votre attention à les
cibler — vous les « agents de la Matrice », les « je-sais-tout » ou «
je-sais-quoi », pour faire court.
Les mêmes qui, par ailleurs, ne ressentent absolument pas la moindre gêne à
vous asséner leurs « vérités » avec la délicatesse d'un 33 tonnes. C'est même
la grande tendance du moment sur les réseaux sociaux : la
victimisation sélective. La règle est simple : «
Moi, j'ai le droit de critiquer et de piétiner tes certitudes mais pas
toi.
» La raison invoquée est du niveau cour de récré. Et la réciprocité ? Connais
pas.
Quel cirque ! Et c'est sans parler du Monsieur Loyal de service, qui n'a
évidemment de loyal que le nom. Il gère l'arène, fait les annonces, prêche la
bienveillance et l'écoute, mais dès que la performance sort du liking
compulsif, il n'hésite pas à lâcher ses fauves — ses armées psychorigides.
Dutronc avait raison : «
Dans la vie, il n'y a que des cactus. Moi, je me pique de le savoir. Aïe !
aïe ! aïe ! ouille ! aïe ! aïe ! aïe !
»
J'espère que cette petite chanson faussement légère aux saveurs acidulées et
le clip qui l'accompagne vous plaira. J'y ai mis tout mon cœur sans le
concours d'une IA (excepté la musique, bien sûr).
Les Armées psychorigides
Passer sa vie à marcher sur des œufs À ménager les egos vertueux Fragiles Fragiles
Tourner tout autour des pots À s'en faire des nœuds au cerveau Agiles Agiles
Là-bas sur la toile des réseaux Sur mon fil, je tombe de haut Au
bruit sourd des échos du vide Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux Défilent les messages viraux, Les
mantras impavides Des armées psychorigides
Et sur ma corde de funambule Suspendue au-dessus de ces bulles Fragiles Fragiles
Toujours à jouer les acrobates Entre humains et automates Hostiles
Hostiles
Là-bas sur la toile des réseaux Sur mon fil, j'endure les assauts, Les
délires perfides Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux J'observe la valse des egos Des
libres-penseurs aux guides Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux Sur mon fil, je tombe de haut Au
bruit sourd des échos du vide Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux Défilent les messages viraux, Les
mantras impavides Des armées psychorigides
Comme évoqué dans ma chronique précédente, cette nouvelle série en deux volets
de Leigh Bardugo, également située dans le Grishaverse, remplit bien
toutes les promesses que
la Saga Grisha
n'avait pas su entièrement tenir. Et un peu plus que cela même : c'est un
véritable coup de cœur !
Le diptyque Six of Crows, qui aurait dû être traduit par Six de corbeau — une référence aux
jeux de cartes et au Crow Club, le tripot dirigé par Kaz Brekker — se situe
deux ans après les événements de la Saga Grisha (contrairement
à l’adaptation télévisée sur Netflix qui les mettait en parallèle en
s’écartant beaucoup de l’intrigue originale) et se concentre principalement
sur Ketterdam, capitale de l’archipel de Kerch, inspirée de la République
néerlandaise du XIXe siècle, avec une certaine influence de New
York (New Amsterdam), de Las Vegas et du Londres victorien.
Leigh Bardugo, 2015 - Milan - 1248 pages
Bienvenue dans la cité corrompue
Les bas-fonds de Ketterdam s'organisent en gangs rivaux. L'homme le plus
ambitieux et le plus jeune de la pègre est Kaz Brekker : aussi brillant que
mystérieux, aussi charismatique que dangereux, et surtout, connu pour être un
voleur hors pair. Prêt à tout pour de l'argent, il accepte la mission du riche
marchand Van Eck : extraire un savant shu du Palais de Glace à Fjerda, réputé
imprenable. Ce prisonnier est l'inventeur du jurda parem, une drogue
extrêmement addictive et meurtrière, multipliant sans limite les pouvoirs des
Grishas. Tombée entre de mauvaises mains, elle risque d'engendrer un chaos
irréversible.
Pour ce casse du siècle à la
Ocean's Eleven
sur fond de
Game of Thrones
(dixit l'autrice), Kaz, surnommé ironiquement Dirtyhands (« mains sales
») alors qu'il ne quitte jamais ses gants, réunit une main gagnante : une
espionne défiant les lois de la gravité, un fugueur des beaux quartiers, un
tireur d’élite accro au jeu, un soldat assoiffé de vengeance, et une Grisha
aux pouvoirs exceptionnels.
Le récit s'organise autour des différents points de vue des Corbeaux,
cette bande hétéroclite d'ados brisés, qui ne se ressemblent en rien au premier
abord, mais sont animés par un élan commun : prendre leur revanche sur la vie.
Les corbeaux se souviennent des visages humains. Ils n’oublient pas ceux qui
les ont nourris, qui se sont montrés bons avec eux. Pas plus que ceux qui
leur ont fait du mal.
En plus d'apporter une densité psychologique essentielle à la compréhension
des personnages et de leurs interactions, en nous faisant entrer dans leur
tête, ce choix de narration permet à l'autrice d'occulter certains détails
afin de ménager les effets de surprise lors des nombreux retournements de
situation.
Malgré ces incursions dans leur passé et leurs blessures, le récit
ne connaît pour autant aucun temps mort et conserve un rythme soutenu. Car à
Ketterdam, il n'y a finalement pas que les coups qui se négocient : tout a un
prix. Même les gens.
Quand tout et chacun a un prix
Ketterdam est littéralement une ville fondée sur le commerce, mais où la
logique marchande finit par englober jusqu'à l'être humain.
Kerch était bâtie sur le commerce, jusqu’à tolérer le commerce d’êtres
humains.
Les jeunes Grishas arrachés à leur famille, dans leur pays d'origine, par les
trafiquants d'esclaves kerch, sont vendus aux maisons closes de Ketterdam ; d'autres, fuyant la guerre civile à Ravka, se retrouvent exploités différemment, sous couvert de contrats et de dettes irremboursables. Et plus
l'on paie, plus l'on se croit propriétaire de l'autre.
La Ménagerie était une des maisons closes les plus chères du Barrel, mais
ses clients ne se montraient pas plus gentils que ceux qui fréquentaient les
bordels bon marché ou les allées sombres. D’une certaine façon, ils étaient
bien pires, comme finit par le comprendre Inej. Quand un homme dépense
autant d’argent, lui avait expliqué Caera, la Kaelish, il pense qu’il a tous
les droits.
Un enfant inapte à prendre la succession de l'empire commercial ? Aucun souci
: on s'en débarrasse comme d'un appareil défectueux et on en conçoit un autre
en remplacement.
Bien-pensance écœurante et corruption vont de pair. La richesse appelle
l'impunité. Le conseil des marchands gouverne au nom de la prospérité avec la
bénédiction des dieux. Toute ressemblance avec notre société actuelle ne
semble pas vraiment fortuite.
Le ministre de Ghezen avait beau condamner l’esclavage devant l’autel, la
ville prospérait grâce aux impôts collectés dans les maisons closes. Combien
de membres de cette congrégation employaient des gamins qui parlaient à
peine kerch pour astiquer leur parquet et laver leur linge contre un salaire
qui n’épongerait jamais leur dette ?
In te, Domine
Parce que les dieux ne sont pas simplement figuratifs dans cette série. Chaque
société du Grishaverse possède ses croyances, et celles-ci peuvent servir à
justifier des comportements qui n'ont finalement pas grand-chose — pour ne pas
dire rien — de sacré.
Ainsi, là où dans la Saga Grisha, Leigh Bardugo interrogeait la manière
dont la foi transforme les individus en saints ou en monstres, dans
Six of Crows, elle va bien plus loin en montrant comment les croyances
peuvent devenir le vernis moral d'un système profondément corrompu.
Gloire à Ghezen qui marque de sa Main sacrée le commerce.
Pas uniquement à Kerch, mais également à Fjerda, où la foi sert à nourrir et
justifier la haine.
Les hommes que vous avez devant vous sont la nouvelle génération de
drüskelle, l’ordre saint chargé de protéger la nation souveraine de Fjerda
en éradiquant votre espèce.
In te, Domine. Qui domine réellement ? Djel à travers les Drüskelle, ou
les Drüskelle au nom de Djel pour justifier leur barbarie ?
Car la haine est un poison. Un feu dévorant qui consume de l'intérieur et
demande sans cesse à être nourri, tel un démon insatiable, exigeant
toujours de nouvelles offrandes pour le maintenir sous contrôle.
Un contrôle illusoire qui enferme dans une spirale de violence et de
souffrance jusqu'à l'implosion du réceptacle. L'enfer est une prison
intérieure que l'on porte en soi.
Ces prisons que l'on porte en soi
Quelles blessures avait exploitées chez lui son commandant pour le rendre si
haineux?
Parmi tout ce qui asservit et maintient prisonnier, la haine est rarement
innée. Elle provient souvent d'une blessure exploitée pour nourrir cette
dépendance.
Ainsi derrière la haine envers les Grishas, il y a aussi, comme nous l'avions
évoqué dans la chronique sur la Saga Grisha, l'envie, le sentiment d'être
privé de quelque chose et le besoin de détruire ce que l'on ne peut posséder :
«
À quoi bon servir Djel si vous voyez son pouvoir chez quelqu’un d’autre et
que vous ne pourrez jamais posséder ce pouvoir vous-même ?
»
Et bien sûr, la drogue en tant que poison littéral — le jurda parem,
qui modifie les perceptions et altère la chimie du corps jusqu'à sa totale
destruction : «
Une fois que la drogue n’agit plus, le corps du Grisha est diminué et le
besoin d’en prendre est intense. Totalement compulsif. »
Mais la dépendance ne naît pas seulement d'un poison, réel ou métaphorique,
qui asservit. On peut également être prisonnier de ce qui donne momentanément
l'impression de reprendre le contrôle.
Ainsi les personnages passent leur temps à chercher à se libérer de quelque
chose tout en étant eux-mêmes enfermés dans leurs blessures, leurs obsessions
ou leurs besoins, qu'ils tentent d'anesthésier ou de canaliser : la violence
pour les gangs, le jeu pour Jesper ou la vengeance pour Kaz. «
Brekker, le Spectre, et leur petite cour de voyous. Un groupe sans peur,
féroce et plus assoiffé de vengeance que d’or.
»
Et bien sûr, la plus puissante de toutes : la peur — tout particulièrement
celle de la mort.
Zoya disait que la peur est un phénix. Tu peux la regarder se consumer un
millier de fois, et pourtant, ça ne l’empêchera pas de revenir.
Pas de sanglots, pas de tombeaux
La devise des Corbeaux est un rappel cynique de leur invisibilité aux yeux de
la société. Des laissés-pour-compte qui tentent d'exister, tant bien que mal,
dans les zones grises du non-droit de la lie, et qu'à leur mort, on entasse,
tels des rebuts (les Dregs) dans une barge funéraire.
Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne.
Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on
survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule
dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir
quelque chose de lui.
«
Arrête de traiter ta douleur comme si elle ne provenait que de ton
imagination
» conseille Inej à Jesper. «
Si tu acceptes que ta blessure est réelle, tu pourras la guérir. »
Ce n'est qu'en acceptant de regarder le Réel avec lucidité que l'on peut
s'affranchir de l'illusion.
Les blessures et les cicatrices ne sont pas l’apanage des laissés-pour-compte.
Les rois aussi en portent, comme le suggère déjà King of Scars, le prochain volet du Grishaverse dont je viens tout juste d’entamer la
lecture.
La spiritualité New Age nous enseigne que nous avons choisi. Qu'il n'y a pas
de fatalité. Que nous sommes responsables de tout ce qui nous arrive. Elle
appelle ça « empowerment ». Une promesse de reprise de souveraineté où l'on
nous fait croire que, puisque nous sommes à l'origine de nos « malheurs »,
nous avons aussi le pouvoir de « changer la donne ».
Sur le papier, c'est génial. Mais dans la pratique, il y a un hic. Un piège de
taille.
En effet, si l'on part du principe que nous évoluons dans une vaste simulation
(une matrice structurée et non un hasard cosmique), l'idée selon laquelle nous
serions les auteurs de notre programmation est une illusion stérile. Une
impasse qui nous conduit à nous épuiser dans une boucle sans fin. Nous ne
sommes pas l'action, mais la réaction.
Et tandis que nous nous débattons dans la culpabilité, le découragement, que
nous déployons une énergie considérable à tenter de « réparer », tout en
acceptant notre sort comme du « karma à purger », nous ne faisons qu'activer
les dynamos du système, tels des hamsters dans des cages aux barreaux
invisibles. En croyant travailler à notre libération, nous fournissons
simplement le carburant émotionnel — le fameux loosh — qui maintient la
simulation sous tension.
D'un côté, on cherche un drame ésotérique derrière la moindre douleur pour
nous vendre du décodage et de la culpabilité. De l'autre, en réaction,
certains préfèrent rejeter tout dogme en basculant dans un mécanisme froid où
le corps ne serait plus qu'un véhicule à passer au contrôle technique, niant
au passage ce que la science elle-même reconnaît sur les liens entre le
psychisme, le stress et l'organisme.
Passer d'une croyance aveugle à un cynisme d'ingénieur déshumanisé n'a rien
d'une émancipation. Bien au contraire, c'est juste échanger un masque pour un
autre. Les extrêmes ne sont, encore une fois, que des pôles activés pour
alimenter le circuit. Le Réel est ailleurs.
Alors que faire ?
Mauvaise question ! N'attendez pas de solutions extérieures. Prenez conscience
et activez votre propre réflexion. Sans basculer dans les clichés éculés, rien
n'est jamais tout blanc ou tout noir. Alors ne jetez pas le bébé avec l'eau du
bain sous prétexte que tout est corrompu.
Proposer une méthode clé en main pour flatter un ego spirituel ou jouer au
maître à penser serait une totale imposture de ma part. Je n'ai d'ailleurs
aucune solution à vous offrir — simplement un constat. Vous donner des
réponses toutes faites ne ferait que me substituer à vous et alimenter le
système. À terme, cela ne pourrait être que nuisible pour vous comme pour moi.
Faites-vous enfin confiance et laissez votre discernement faire la part des
choses.
Ce travail de tri ne relève pas de votre mental (qui est lui-même un programme
chargé de douter et d'analyser), mais de votre esprit. Nul besoin de
méditation ni de longues introspections : il s'agit de ces quarts de seconde
qui frappent comme des éclairs. Ces fulgurances de clarté brute qui tranchent
le décor avant même que le mental n'ait le temps de s'interposer pour
interpréter.
Osez sortir de vos chambres d'écho pour entendre le silence du Réel.
En ces temps troubles et incertains, la plupart des gens sont noyés dans la
confusion et l'anxiété et ne savent plus à quel saint se vouer. Ce qui est
pain béni pour les maîtres à penser de tout poil. Sachez qu'il n'y a aucune
honte à se faire piéger. Le tout est de savoir accepter nos moments
d'égarement et de passer à autre chose.
Autre chose, oui, mais quoi ?
Car passer de la dévotion à une figure spirituelle ou un gourou vers la
dépendance à une IA pour penser à notre place, ou bien rejeter le New Age pour
sauter à pieds joints dans un nouveau dogme faussement scientifique, ce n'est
pas se libérer d'une emprise : c'est simplement changer de discours ou de
maître.
La question à se poser est de savoir si nous avons vraiment développé notre
discernement ? Ou bien juste remplacé une béquille par autre ?
En outre, quand un dogme ou un outil extérieur commence à penser pour nous, il
intègre toujours son propre bouclier, qualifiant toute critique de «
dissonance cognitive », d « attaque matricielle » ou de « réaction égotique »,
voire « animique ». Et au final, l'individu s'interdit d'analyser la cohérence
des faits par peur d'être « invalidé ».
Mais reconnaître un piège factuel, ce n'est ni être une victime ni être en
dissonance cognitive : c'est juste faire preuve de bon sens.
La véritable autonomie ne consiste pas à adopter un jargon complexe pour se
donner l'illusion du savoir, ni à redéfinir les mots du dictionnaire à sa
convenance. Elle commence le jour où l'on n'a plus besoin d'aucun filtre ni
d'aucun intermédiaire — qu'il s'agisse d'une entité, d'une IA ou d'un concept
propriétaire — pour valider ce que l'on observe par soi-même.
Après une sévère indigestion de thrillers domestiques à deux balles, vite lus
vite oubliés, me plonger dans le Grishaverse de Leigh Bardugo fut une
véritable délectation. Cet univers riche, que j'ai découvert grâce à la série
Netflix
Shadow and Bone, fait l'objet d'une trilogie et de deux duologies accompagnées d'une poignée
de recueils de nouvelles et d'un roman graphique. Un monde imaginaire qui s'inspire
principalement de l'Europe du début du XIXe siècle, notamment de la Russie
tsariste pour Ravka dans laquelle se déroule l'action de la saga Grisha.
Les Grishas sont considérés comme des sorciers alors qu'eux-mêmes voient leurs
capacités — qu'ils appellent Petite Science — comme des
extensions du monde naturel car ils ne peuvent rien créer, seulement utiliser
et modifier ce qui existe déjà. À la fois craints et vénérés, ils sont au
service du royaume déchiré par les guerres, officiant au sein de la Seconde
Armée sous les ordres du Darkling, un invocateur de ténèbres. Ravka est
maudite. Elle est coupée en deux du nord au sud par le Fold, une bande
d'obscurité maléfique peuplée de volcras, des créatures monstrueuses
qui se nourrissent de chair humaine.
C'est en traversant cette Non-Mer avec la Première Armée, pour
ravitailler l'est du pays, coupé de ses zones portuaires, qu'Alina, une jeune
orpheline et cartographe, découvre son pouvoir d'invocatrice de lumière en
voulant sauver la vie de son ami d'enfance, Mal. Une découverte qui va
chambouler son destin et celui de la nation toute entière. Car que fait-on de
ce que l'on ne comprend pas ? On le craint, on le combat… ou bien on le
transforme en objet de vénération. Et dans le Grishaverse, ces trois réactions
peuvent parfois se confondre.
Leigh Bardugo, 2012 - Milan - 1216 pages
Otkazat'syas et Grishas
Alina passe du statut de citoyenne ordinaire à celui de Grisha et découvre les
coulisses du Little Palace où sont formés et entraînés les membres de la
Seconde Armée, perçue comme une élite par les masses ravkanes.
Je retins une chose, néanmoins : le mot que les philosophes employaient pour
décrire les gens nés sans don de Grisha. Otkazat’sya ou « les abandonnés ».
Les orphelins, en somme.
Certes, le terme Otkazat'sya employé par les Grishas pour désigner les
« sans don » en dit long sur la manière dont cette minorité perçoit la
majorité. Mais cette distinction fonctionne dans les deux sens, établissant
ainsi une zone de gris qui permet de mieux saisir les motivations et les
enjeux des forces en opposition. Car si les Grishas se considèrent comme une
catégorie à part, leur différence devient également, aux yeux des autres, une
source de méfiance et de peur, au point d'en faire des tares à éliminer : «
Quand ils avaient trop bu, certains nobles exprimaient ouvertement leur
opinion. Pour eux, tous les Grishas devraient être parqués et exécutés.
»
En dehors de Ravka (et pour une raison bien particulière que je ne peux
dévoiler au risque de divulgâcher l'intrigue), les réactions vont du rejet à
la persécution, en passant par l'exploitation, l'esclavage et les
expérimentations, mais le mécanisme reste le même : l'autre devient une chose
parce qu'il est différent. Une différence qui fait à la fois peur et envie.
La plupart des transfuges grishas finissaient à Novyi Zem. Hormis Ravka,
c’était le seul endroit où ils ne risquaient pas de devenir l’objet des
expérimentations scientifiques de chercheurs shus ou d’être brûlés par les
chasseurs de sorcières fjerdans. Pourtant, ils devaient rester prudents et
utiliser leur pouvoir avec discrétion. Les Grishas étaient des esclaves
recherchés et les commerçants kerch peu scrupuleux étaient connus pour les
enlever et les vendre à des enchères illégales.
L'ordre des Drüskelles fjierdans pousse cette logique jusqu'à la
caricature en justifiant leur barbarie au nom de la foi, alors même que leur
comportement contredit les principes moraux qu'ils prétendent défendre : «
Il y a des chasseurs de sorcières qui ne mangent pas de viande, ne portent
pas de chaussures en cuir et ne tueraient pas une araignée, mais qui brûlent
vivants des Grishas sur des bûchers.
»
La Vie des Saints
Mais la foi ne sert pas uniquement à désigner un ennemi. Elle peut aussi
fabriquer un saint. Et lorsqu'Alina devient à son tour l'objet d'un culte, la
frontière entre croyance, dévotion et manipulation devient beaucoup plus
trouble.
Les paysans adorent leurs saints. Ils ont soif de miracles. Et pourtant, ils
n'aiment pas les Grishas.
On ressort ici les bons vieux clichés polarisants du bien et du mal, de
l'ombre et de la lumière. Alina, devient l'élue, cible d'une représentation
collective sur laquelle se projettent l'espoir, la peur, la foi et le besoin
de miracle : «
La limite est mince entre la peur et la vénération. »
Sacraliser une personne n'est finalement pas si différent de la diaboliser.
Dans les deux cas, l'être humain disparaît derrière le symbole. En témoigne le
récit du martyre de Sankt Ilya, noyé dans la rivière par les villageois pour
avoir ressuscité l'enfant de l'un des leurs après un tragique accident de
labour : «
Peut-être que ce n’était pas que l’horreur et la justice qui les guidaient,
mais la colère également.
»
Et cette prétendue dévotion envers Sankta Alina prend elle aussi des
allures de prédation : «
Les corps poussaient, se battaient pour prendre leur place sur moi. Mes
pieds perdirent contact avec le sol. Je hurlai quand on m’arracha une mèche
de cheveux. Ils allaient me déchiqueter. »
La foi ne se contente pas de fabriquer des saints. Elle peut également devenir
un puissant instrument de mobilisation collective, en bien comme en mal,
jusqu'à transformer le sacrifice en vertu et la mort en récompense. Comme le
résume l'Apparat : «
Ils feront la guerre sans peur et mourront heureux. Il n'existe pas de
pouvoir plus grand que la foi, et il n'existera pas d'armée plus puissante
qu'une armée guidée par elle. »
L'Hérétique noir
Qu'est-ce qui est infini ? L'univers et la cupidité de l'homme.
La convoitise du pouvoir ne vient pas uniquement de ceux qui ne l'ont pas.
Ceux qui le détiennent peuvent, eux aussi, finir par en désirer davantage
comme l'illustre le parcours du Darkling que l'injustice a transformé en
justicier aveugle jusqu'à commettre l'irréparable. Au départ, son intention
était pourtant noble et légitime : protéger les Grishas, longtemps persécutés
et contraints de vivre dans la peur : «
Nous serions Ravkans, et pas juste Grishas. Ce rêve était le socle de la
Seconde Armée.
»
Mais à force de vouloir protéger les siens, la frontière entre défense et
domination finit par se brouiller. Et lorsque le pouvoir sur la matière ne
suffit plus, reste la tentation d'aller puiser dans l'interdit :
le Merzost.
En ravkan, on employait le même mot pour magie et abomination. Selon la base
de la théorie grisha, on ne pouvait pas créer à partir de rien. Mais c’était
un principe de la Petite Science. Merzost, c’était différent : il s’agissait
d’une altération dans la conception au cœur du monde.
Cependant, il serait trop facile de réduire le Darkling à l'incarnation des
ténèbres face à l'invocatrice de lumière. Sa trajectoire est aussi celle d'un
homme façonné par la persécution, la peur et la colère, qui finit par
reproduire à son tour une partie de la violence qu'il cherchait à combattre.
Et là, on voit bien à quel point la fiction rejoint la réalité matricielle. La
souffrance explique certes les actes mais ne les justifie pas.
L'ombre et les os
Derrière son apparente opposition entre lumière et ténèbres, la saga Grisha
interroge finalement notre rapport au pouvoir, à la différence et à la foi. Il
est toutefois dommage que le côté romantasy et les sempiternelles
tergiversations de l’héroïne l’emportent trop souvent sur le reste de
l’intrigue, au risque d’en casser la fluidité.
Le personnage du Darkling
aurait également gagné à être davantage approfondi et présent dans l’histoire.
Mais mon jugement est sans doute faussé par l’excellente interprétation de Ben
Barnes dans l’adaptation télévisée qui, une fois n’est pas coutume, rend
justice au récit, même si elle ne le respecte pas à la lettre.
Je trouve par ailleurs que combiner la trilogie Grisha à la
duologie Six of Crows était une idée brillante, même si Netflix
a finalement décidé d’annuler la série après deux saisons. Heureusement,
Six of Crows, que je suis actuellement en train de lire, remplit pour l’instant toutes
les promesses que la saga Grisha n’a pas su entièrement tenir.
Face à ses frais d'hébergement, Crowdbunker a décidé, sans préavis, de faire le ménage et de supprimer les vidéos qui ne sont pas soutenues financièrement. Une décision logique sur le plan économique, mais compliquée à gérer quand on crée du contenu gratuitement et qu'il faudrait en sus payer pour l'héberger.
Cela n'étant pas possible pour moi, je me retrouve au pied du mur. J'ai donc simplement réagi en rappelant que le travail bénévole demande déjà un temps considérable, et que cette situation posait une vraie question sur la pérennité de nos partages.
Et là, surprise ! Au lieu d'un échange constructif, voici la réponse totalement hors sol que j'ai reçue :
« Et bien votre vie personnelle va passer à la trappe alors ! Si vous en avez une, vous ne croyez pas ? Après chacun gère son temps comme il l'entend. Vous pouvez aussi vendre toutes vos affaires, votre logement éventuel, faire la manche et vous fouetter... A un moment je pense qu'il est bon de savoir trouver un équilibre personnellement... bonne journée »
Remarquez bien la réaction qui ne cherche même pas à être drôle et qui consiste à caricaturer le propos, attaquer la personne sur sa vie privée et lui expliquer poliment qu'elle a « un problème d'équilibre » ou « qu'elle n'a pas de vie ». Toujours et encore ce bon vieil hosto qui se fout de la charité.
Entre l'envie de citer Audiard ou l'inspecteur Harry, des cons qui osent tout aux opinions qui sont comme les trous du cul (désolée pour la vulgarité, je ne fais que citer), j'aurais plutôt tendance à me prendre pour Obélix quand il voit des Romains. Après tout, quitte à me tendre un fouet…
Rassurez-vous, je suis restée courtoise et je lui ai renvoyé son hypocrisie en lui souhaitant également une bonne journée (qui je l'espère aura été à la hauteur de sa bassesse).
Un cas classique de bienveillance apparente qui, en réalité, cache une profonde toxicité et une forme de nombrilisme malsain.
Ce genre de cynisme cruel témoigne d'un besoin désespéré de croire que la vie est « juste » et que si quelqu'un galère, c'est forcément de sa faute. Une manière de se rassurer sur son propre sort en rabaissant l'autre.
Ce type de personnage se revendique souvent résistant, spirituel ou éveillé. Pourtant, au delà des formes et des ressentis, ce jugement froid et cette absence totale d'empathie portent la même signature vibratoire que la prédation qu'ils prétendent combattre.
Et bien sûr, leur faire remarquer vous fera immanquablement taxer d'hypersensible qui se fait des films. Imparable ! Il y a même un terme pour ce genre de manipulation : le « gaslighting » ou l'enfumage.
Le véritable équilibre (puisqu'il en parle) ne consiste pas à imposer sa définition du succès aux autres. Il commence par le respect du chemin de chacun, sans jugement et sans fausse compassion.
Les mots tranchants attisent certes les blessures, mais ils ne percent pas le brouillard de l'ignorance.
La lumière de l'esprit, elle, n'a pas besoin d'éclipse pour briller.
Petite pause estivale : je vous propose une recette gourmande, saine et peu calorique, que vous pourrez réaliser vous-même sans sorbetière. Un vrai délice !
Ingrédients
Pour 8-10 portions :
Crème glacée
- 150 g noix de cajou - 90 ml crème de coco à 21% - 20 g huile de coco - 1½ cuil. à soupe beurre de cacahuète - 1½ cuil. à soupe sirop
d'agave
Nappage
- 125 g chocolat noir - 1 à 2 cuil. à soupe huile de coco
Réalisation
Laisser tremper les noix de cajou la veille ou au moins une heure dans de l'eau bouillante puis égoutter.
Transférer dans un saladier ou un bol à mixeur avec les autres ingrédients et mixer pendant plusieurs minutes jusqu'à obtention d'une crème onctueuse mais non liquide.
Verser dans des moules en silicone et laisser durcir au congélateur pendant quelques heures.
Faire fondre le chocolat au bain-marie. Ajouter un peu d'huile pour une substance bien fluide.
Démouler les glaces et les tremper dans le chocolat pour bien les recouvrir. Les sortir avec une fourchette et les disposer sur une feuille de papier sulfurisé.
Attendre quelques minutes que le chocolat ait bien durci et remettre sans attendre au congélateur.
Pour déguster, il est préférable de les sortir au moins un quart d'heure avant.
NOTE : Vous pouvez adapter en essayant d'autres parfums. Pour ma part, j'ai testé l'arôme praliné (avec de la purée de noisettes) et café (avec du café fort) mais je préfère de loin le goût un peu caramélisé de la cacahuète.
Pour les moules, j'en ai également testé plusieurs formats et il s'avère que ceux pour les barres de céréales sont les plus pratiques faute de disposer de moules à esquimau avec les bâtonnets en bois qui vont bien.