Satanique pour les uns, païenne pour les autres, commerciale pour la
plupart, la célébration de Halloween ne laisse personne indifférent. Ne
serait-ce que parce qu'elle est devenue impossible à ignorer. Surtout dans
les villes, où commerçants et particuliers participent à la création de ces
mises en scène de plus en plus macabres (vu dans mon quartier : une porte
maculée de faux sang ultra-réaliste). Les vitrines des boutiques et les
façades des maisons s'ornent de toiles d'araignées, fantômes, chauves-souris
et autres citrouilles aux visages grimaçants. Sorcières et démons sont de
sortie, là où le mois suivant, ils céderont la place aux anges, pères Noël
et santons. Les mêmes grimés différemment, pour honorer les polarités. « Ce
qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme
ce qui est en bas. »
Cette chanson est donc plus que parfaite
pour l'occasion. Pile dans l'ambiance, poil dans le malaise. Car loin de
jouer à se faire peur à coups de clichés éculés et de « bouh » complaisants,
elle ouvre une fenêtre sur une réalité brutale qu'aucune foi ni allégeance
hypocrite — côté culs bénis ou culs maudits, ascensionnés ou déchus — ne
saurait occulter. Je me dois donc de vous mettre en garde contre le
caractère violent et explicite de ces paroles. Âmes sensibles, vous pouvez
bien sûr vous abstenir. Mais votre tour viendra quand même. Car nous sommes
tous le carburant des dieux ou des démons.
Ey@el
Witches Burn
Nous revoilà au bon vieux temps Où les hommes sont des hommes et les
femmes vendues, Sacrifiées contre leur gré — je te baiserai pour de
l'argent On les tue jeunes pour qu'elles ne vieillissent jamais
On verrouille les portes, on baisse les stores Et à la nuit tombée, elles
ont toujours peur Moi, je sors le soir, je ne vais pas m'en excuser Mais
j'en paierai le prix
Pour ça, je finirai au bûcher Pour ça, je finirai au bûcher S'il y a
bien une chose que j'ai retenue C'est que ton tour viendra Toutes
les sorcières brûlent Toutes les sorcières brûlent Toutes les
sorcières brûlent
Je ne connais pas grand chose aux dieux païens Si tu te crois supérieur à
moi, je sais que tu ne l'es pas Mais je ferai ce que tu dis, j'apprends à
obéir, À m'agenouiller quand tu me traites de chienne
Jusqu'à ce que je sois assez près Pour t'enfoncer une lame et cracher sur
ta tombe Le sourire aux lèvres car tu ne seras pas présent au procès Mais
j'en paierai le prix
Pour ça, je finirai au bûcher Pour ça, je finirai au bûcher S'il y a
bien une chose que j'ai retenue C'est que ton tour viendra Toutes
les sorcières brûlent Toutes les sorcières brûlent Toutes les
sorcières brûlent
Toujours plus bas, on descend Dispersant les cendres en forme d'âme Les
ténèbres auront leur heure Mais j'en paierai le prix
Pour ça, je finirai au bûcher Pour ça, je finirai au bûcher S'il y a
bien une chose que j'ai retenue C'est que ton tour viendra Toutes
les sorcières brûlent Toutes les sorcières brûlent Toutes les
sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent Toutes les sorcières brûlent Toutes les
sorcières brûlent Toutes les sorcières brûlent Toutes les sorcières
brûlent
Il m'aura fallu six ans pour me décider enfin à lire l'Ickabog. Mon excuse : il s'agit d'un conte destiné aux enfants de 7 à 9 ans. En
outre, j'avoue ne pas avoir été super emballée, à l'époque, par
les Contes de Beedle le Barde publiés après la saga
Harry Potter.
Mais en écoutant la version audio cet été, durant une période particulièrement
sombre et douloureuse pour moi, j'ai été agréablement surprise et même
carrément enchantée par cette fable au miroir politique, adaptée aux enfants
et transposée dans un univers de conte de fées — sans fées mais avec des
monstres bien humains. Il est utile de préciser que cette histoire n'a rien à
voir de près ou de loin avec l'univers de Harry Potter. Il n'est d'ailleurs
pas question de magie à part celle de la plume vive et inventive de J.K.
Rowling et son humour piquant. Un véritable coup de cœur et un délice aussi
savoureux que les pâtisseries de Mrs Beamish.
Conçu à l'époque comme un livre de chevet que l'autrice lisait chaque soir à
ses deux cadets, le manuscrit fut relégué aux oubliettes avant d'être ressorti
et dépoussiéré, une douzaine d'années plus tard, au printemps 2020 lors des
confinements. J.K. Rowling décida de le publier d'abord gratuitement sur son
site, chapitre par chapitre. Puis, par la suite, les droits d'auteur sur les
ventes en librairie furent reversés à une œuvre de charité.
À préciser qu'au Royaume-Uni, cette publication fit l'objet d'une tentative
(heureusement avortée) de boycott de la part des salariés des éditions
Hachette en raison de certains propos de l'autrice jugés comme
transphobes.
De la fable au miroir politique
Il était une fois un tout petit pays, qui avait pour nom la Cornucopia, sur
lequel régnait depuis des siècles une longue lignée de rois aux cheveux
blonds. Le roi de l’époque dont je parle ici s’appelait Fred Sans Effroi. Il
s’était lui-même proclamé Sans Effroi, au matin de son couronnement, en
partie parce que ça sonnait bien avec Fred, mais également parce qu’il avait
un jour réussi à attraper et à tuer une guêpe tout seul, si l’on exceptait
cinq laquais et le cireur de chaussures.
J.K. Rowling, 2020 - Gallimard - 300 pages (7h50)
Une histoire qui n'est pas sans rappeler celle
des Habits neufs de l'Empereur
d'Andersen où il est question d'un monarque lâche et vaniteux qui se fait
duper par ses conseillers. Chez Andersen, l'illusion repose sur la crédulité
et la peur du ridicule ; chez Rowling, elle devient un instrument de
domination qui a des conséquences très concrètes sur toute la population.
Ici, l'arnaque porte donc non pas sur des habits mais sur une légende
populaire : un monstre qui peuplerait les marais et dont chacun semble avoir
sa propre version. Puis l'Ickabog devient une menace que certains ont intérêt
à rendre crédible et, enfin, un prétexte permettant aux deux conseillers
manipulateurs d'imposer leur tyrannie et de saigner à blanc une nation
prospère à coups de taxes toujours plus exorbitantes, tandis que le roi,
aveuglé par sa propre vanité, ne mesure pas ce qui se trame sous son règne.
Les mensonges s'ajoutaient aux mensonges qui s'ajoutaient aux mensonges.
Le mensonge initial ne suffit plus : il faut en produire d'autres pour le
protéger, et ceux qui le contestent deviennent à leur tour des ennemis à faire
taire ou disparaître. Toute ressemblance avec des personnages existants ou
ayant existé n'est pas forcément fortuite.
C'étaient les visages enjoués qui le dérangeaient le plus.
Un pouvoir qui entretient la peur a besoin d'une population inquiète, docile
et convaincue d'être en danger. Le rire et la joie deviennent alors presque
subversifs.
Du croquemitaine au monstre humain
« Ne t’avise pas de sortir du jardin pendant que je travaille, disaient les
parents à leurs enfants à travers tout le royaume, ou l’Ickabog viendra
t’attraper pour te manger tout cru ! » Et de par le territoire entier, petits
garçons et petites filles jouaient à combattre l’Ickabog, tentaient de se
faire peur en se racontant l’histoire de l’Ickabog, et même, si le conte
devenait trop convaincant, cauchemardaient de l’Ickabog.
La peur est l'outil parfait des tyrans : une fois installée, les gens se la
transmettent eux-mêmes, parfois sans penser à mal (ne dit-on pas que l'enfer
est pavé de bonnes intentions ?). Le pouvoir n'a donc plus besoin d'imposer
constamment son récit : la société le reproduit spontanément.
Daisy eût aimé pouvoir croire, elle aussi, à l'existence d'un monstre des
marais, plutôt qu'à la cruauté bien humaine que dégageaient les yeux de Lord
Crachinay.
Et le danger le plus effrayant n'est pas toujours celui qu'on nous désigne. Il
est parfois plus confortable de croire à un monstre extérieur que de
reconnaître la cruauté humaine, surtout lorsqu'elle se dissimule derrière les
institutions et les discours officiels. Aujourd'hui encore, certains préfèrent
voir de l'incompétence là où la malveillance est pourtant flagrante.
Quand l'énergie du désespoir ouvre les yeux
Parfois – je ne sais guère comment –, des gens qui vivent à des centaines de
lieues les uns des autres semblent prendre conscience que le temps est venu
d'agir. Peut-être les idées se répandent-elles comme le pollen dans la
brise.
L'espoir ne naît point de la disparition miraculeuse du mal mais du moment où
des individus cessent de croire aveuglément à ce qu'on leur raconte. Sans
divulgâcher l'intrigue, puisqu'il s'agit d'un conte de fées (sans fées), où
pourtant rien n'est édulcoré (meurtre, violence, maltraitance), le courage et
la vérité finissent par triompher du mal quand ceux qui se sont laissés
aveugler par le pouvoir ou entraîner dans ses rouages ouvrent enfin les yeux.
À travers l'humour, la fantaisie et les caricatures de L'Ickabog, J.K.
Rowling démontre que les contes ne sont pas nécessairement des histoires
naïves ou déconnectées du réel. Leur univers imaginaire permet parfois de
mettre à nu des mécanismes que l'on peine à reconnaître dans la vie
quotidienne.
Un homme avisé avait un fils qui craignait le jugement des gens. Il lui dit :
« Demain nous iront ensemble au marché. »
Ils partirent, lui sur le dos de l'âne et son fils à côté. Les gens
s’écrièrent : «
Avez-vous vu cet homme sans pitié qui voyage à dos d'âne quand son fils est
à pied !
»
Le lendemain, ils firent le contraire. Ils entendirent alors ce commentaire :
«
Que cet enfant est mal élevé : tandis qu'il est assis, il fait marcher son
père !
»
Le troisième jour, ils marchèrent tous les deux, en tirant l'âne derrière eux.
«
Comme ils sont stupides, dirent les gens, de ne pas utiliser leur monture
!
»
La fois suivante, ils enfourchèrent l'âne et les gens indignés plaignirent la
pauvre bête de la charge qu'elle avait à subir.
Quand enfin ils arrivèrent au village, portant l'âne sur leur dos, on s'écria
: «
Dieu qu'ils sont sots de porter l'âne au lieu de se faire porter ! »
« Tu vois, conclut le père,
comme les gens sont stupides ! Fais selon ton idée et sans les écouter.
»
C'est tombé d'un coup… Je ne suis ni la première ni la dernière sur qui le couperet des algorithmes va tomber aléatoirement, sans raison précise.
Depuis quand est-on obligé d'avoir un smartphone pour accéder aux réseaux sociaux ? Et en quoi cela prouve-t-il que l'on n'est pas un robot ? Aux dernières nouvelles, c'est principalement via des cartes SIM que les «fermes de bots » déploient leurs activités sur les zoos, non ?
En poussant la recherche sur Reddit, j'ai découvert que la dite vérification via l'application de X exige un scan facial ou des empreintes digitales, qui en outre, pour des milliers de personnes concernées dans le monde, ne suffit pas toujours à débloquer leur compte.
Pour moi, c'est bien entendu hors de question de m'aligner à ces exigences. On rend les réseaux quasi indispensables pour être vu en tant que créateur de contenu et ensuite, on vous fait du chantage aux données biométriques. La technique bien rodée du pied dans la porte.
Et comme pour supprimer son compte, il faut pouvoir y accéder, j'ai dû invoquer les articles 17 (sur le droit à l'effacement, dit « droit à l'oubli ») et 12 (sur la transparence des informations et les modalités d'exercice des droits des personnes concernées) du RGPD (règlement général sur la protection des données) pour demander à X la suppression intégrale de mon compte et de mes données.
Au final, c'est peut-être un mal pour un bien vu le haut degré de toxicité sur X, où chacun détourne et isole les faits pour mieux les faire correspondre à son idéologie (ou propagande) plutôt qu'à la réalité, qui est souvent beaucoup plus nuancée et rarement monochrome. C'est d'ailleurs là tout l'art de décontextualiser pour mieux justifier les extrêmes afin d'engendrer une friction maximale et rentabiliser la production de loosh.
Et c'est pas non plus comme si ça changeait grand chose à la quasi invisibilité de mon travail. Ici ou ailleurs.
Aujourd'hui, sur les grandes plateformes comme Facebook, la portée organique (non payante) d'une publication est inférieure à 5%. En clair, sur 100 followers, l'algorithme ne va la montrer qu'à 4 ou 5 personnes.
On comprend donc pourquoi la quantité et le prêt-à-penser y prévalent sur la qualité et l'authenticité. Proposer de la déconstruction et de l'analyse demande un effort de réflexion que la majorité des utilisateurs de ces réseaux ne souhaitent pas fournir en faisant défiler leur fil d'actualité. Alors qu'à l'inverse, les fausses résonances émotionnelles qui flattent les biais cognitifs, génèrent du clic facile et donc plus de temps de cerveau disponible pour refourguer des pubs. En clair, sur les réseaux, seule la quantité rapporte de l'argent.
Qu'à cela ne tienne, j'écris depuis toujours. Depuis bien avant l'existence des ordinateurs personnels et d'Internet. Étudiante à l'université, je publiais un fanzine musical à l'international, soit l'ancêtre des blogs version papier, réalisé à l'aide d'une simple machine à écrire, des ciseaux et de la colle. Mes frais d'impression et d'expédition étaient financés par des abonnements et le surplus écoulé chez les disquaires indépendants et via le bouche à oreille. Tout était réinvesti dans mes productions et en sus, je pouvais rencontrer mes lecteurs dans la vraie vie.
Autant dire qu'aligner des zéros au nombre de mes suiveurs et « amis » imaginaires qui ne me connaissent ni d'Eve ni d'Adam — et qui, soyons honnête, ne cherchent, pour la plupart, qu'à accroître leur visibilité et non à me lire — ne fait absolument pas partie de mes objectifs. Je laisse cette illusion de gloire et de reconnaissance aux grands penseurs par procuration et je me réjouis d'avoir de vrais lecteurs qui, même s'ils sont peu nombreux, me lisent par choix et non parce qu'un algorithme ou un influenceur leur a suggéré. Un grand merci, d'ailleurs, à ces quelques « explorateurs » des chemins de traverse qui se passent le mot et font vivre ce travail de bouche-à-oreille.
La popularité est aussi éphémère que la vague sur laquelle elle surfe. L’authenticité, elle, s’ancre dans les profondeurs, là où le bruit de la surface ne s'entend plus.
IA : un acronyme dont nul n'ignore plus la signification aujourd'hui. Depuis
l'introduction des « agents conversationnels » (chatbots), l'intelligence
artificielle a, en à peine quelques années, réussi à envahir notre quotidien
et devenir incontournable. À tel point que beaucoup s'interrogent — et
s'alarment même quant au devenir de l'humanité face à ce déploiement rapide et
incontrôlé d'une technologie de pointe encore mal comprise.
L’intelligence artificielle va tout changer dans le monde sauf la manière dont les hommes pensent et se comportent.
Warren Buffett
D'autant qu'en parallèle, notre attention est sciemment détournée par d'autres
types d'invasions plus immédiates et plus vociférantes mais tout aussi
anxiogènes. La bonne vieille technique de diversion du train qui en cache un
autre. La matrice sature notre espace mental et physique dans un seul et
unique but : éviter toute percée de l'Esprit (fulgurance).
Vous avez tous vu au moins un film de science-fiction dans votre vie. Ou lu
les classiques dystopiens que sont
1984,
le Meilleur des mondes,
Un bonheur insoutenable et quelques nouvelles d'Asimov
— la liste est loin d'être exhaustive. Inutile donc de vous expliquer en quoi
les avancées technologiques servent autant les esclaves humains que leurs
maîtres mais dans un ratio plus qu'inégal.
Le fantôme dans la machine
Trop d'informations circulent dans mon esprit Trop d'informations qui
me rendent fou
Aujourd'hui, cette dérive n'est plus théorique : elle s'insinue dans les
salles de classes où la paresse remplace l'effort, dans les écouteurs noyés de
musiques artificielles, et dans nos cerveaux anesthésiés qui ne lisent plus
mais exigent qu'on leur résume tout — à l'image de cette influenceuse de la
génération Z s'agaçant publiquement de trouver « trop de mots » dans les
livres.
En témoignent les données de la dernière enquête PISA de
l'OCDE1 qui sont formelles : nous faisons face à
un effondrement historique de la compréhension de l'écrit et des facultés de
raisonnement chez les jeunes. Les enseignants le voient au quotidien :
l'effort de réflexion est délégué aux algorithmes, l'attention s'effrite, et
la paresse cognitive s'installe.
Cette atrophie intellectuelle n'a rien d'accidentel, elle va de pair avec la
destruction méthodique de ce qui élève l'humain : l'art et la nature. Car l'un
comme l'autre participent à notre indispensable équilibre mental.
Mais la « logique » reste la même partout : on rase des forêts pour y aligner
des panneaux solaires ou y installer des centres de données ; on remplace les
arbres par des pylônes de caméras de surveillance ; et on pille des siècles de
création humaine pour alimenter des algorithmes. On détruit le vivant pour lui
substituer le béton, le silicium et le contrôle.
Et de la défiguration de nos paysages naturels à celle de notre paysage
culturel, il n'y a qu'un pas : la machine frappe désormais de plein fouet tout
notre écosystème créatif. En l'espace de quelques années à peine, les
plateformes et les réseaux se sont vu submergés par un raz-de-marée
synthétique : musiques générées au kilomètre par le pillage des voix et des
œuvres d'artistes sous contrat ou indépendants ; vidéos automatisées
ad nauseam avec doublages automatiques hasardeux ; images générées en
deux clics… le vol culturel est désormais global et décomplexé.
Les prête-plumes de l'ombre
Au clair de la lune, mon ami GPT Prête-moi ta plume pour pondre un
essai
C'est dans le monde de l'édition que le naufrage devient le plus flagrant.
Tout y passe : couvertures illustrées par algorithme, traductions bâclées par
la machine, livres audio lus par un bot… à tel point que les éditeurs qui
jouent encore la carte du réel se sentent obligés d'apposer la mention «
interprétation humaine ». À quand l'étiquette « écrit (ou traduit) par un
humain » dans les rayons des librairies ?
Mais il y a pire : cette facilité engendre une cohorte de « faux auteurs »
qui, en saisissant quelques instructions (prompts), se découvrent une vocation
usurpée d'écrivains ou de poètes.
Non content de réduire encore leur tolérance à la frustration en leur offrant
l'illusion d'un résultat immédiat (sans les mois ou les années de labeur
qu'exige la moindre œuvre), ce système gonfle leurs egos. Portés par les
applaudissements d'un public crédule, ils s'imaginent créateurs alors qu'ils
ne sont que les opérateurs d'une machine sans laquelle ils ne sont rien. À tel
point que certains, pris au piège de leur propre imposture, se révèlent
incapables d'aligner trois phrases en direct ou de répondre à la moindre
question sur leur propre livre sans sous-traiter d'abord leur pensée à un
algorithme.
Onanisme intellectuel et prose hackée
Madame, Monsieur, puis-je vous demander de lire mon livre ? Il m'a pris
des années à écrire, voulez-vous bien y jeter un œil ? Il s'inspire
d'un roman écrit par un certain Lear Et comme il me faut un travail, je
veux devenir auteur de livres de poche
Le prix à payer de cette illusion de masse est la submersion programmée de
l'auto-édition. Sur Amazon, en particulier, ce flux ininterrompu de textes
sans âme, publiés pour la « gloire » et/ou le profit, étouffe la
création authentique et invisibilise les auteurs émergents sous un brouhaha de
mots vides.
Face à cette invasion, les garde-fous opposés par l'industrie
se révèlent une pure mascarade: leurs soi-disant « détecteurs d'IA » ne sont
que des algorithmes aveugles, incapable de faire la différence entre une prose
synthétique et une œuvre humaine — au point de classifier la Constitution
américaine de 1787 comme un texte généré par une machine2
!
Pour les vrais écrivains en herbe, le sentence est double : non seulement leur
travail se retrouve noyé dans la masse, mais ils se heurtent désormais à des
maisons d'édition submergées qui, faute de temps et de moyens pour tout
traiter, se tournent vers ces détecteurs comme filtres de secours.
Se prendre au jeu ou se faire prendre au « je » ?
Ne vois-tu rien venir ? Les naufragés et leurs peines qui jetaient
l'encre ici Et arrêtaient d'écrire...
L’algorithme ne doute jamais. Il ne connaît ni l’angoisse de la page blanche,
ni l'épuisement d'avoir tant saigné à extraire chaque mot des profondeurs de
ses blessures. Il ne fait que calculer la suite la plus probable, polissant
les phrases sous un vernis de perfection malaisante.
Mais est-ce vraiment parfait ? Qu'est-ce que la perfection ? Ne dit-on pas que
« le mieux est l'ennemi du bien » ?
Ce que l'IA régurgite après avoir siphonné nos auteurs (et nos artistes) n'est
qu'un pastiche lisse et sans âme. Car ce sont nos imperfections, nos
aspérités, nos maux exprimés et nos mots incarnés qui participent à notre
signature inimitable (que d'aucuns comme Stephen King appellent « voix de
l'auteur » et d'autres, « signature vibratoire »). La fameuse fissure dans
chaque chose par où rentre la lumière dont parlait Leonard Cohen.
Car oui, écrire ce n'est pas recycler ses pensés encombrantes en les déversant
dans une machine pour leur donner corps mais plutôt un corps-à-corps (souvent
thérapeutique) avec le langage. En déléguant cet effort, on abandonne notre
muscle le plus précieux : la pensée critique.
Souffler n'est pas jouer
J'aimerais quand même te dire Tout ce que j'ai pu écrire Je l'ai
puisé à l'encre de tes yeux
C'est précisément cette connexion intime que Stephen King décrit dans
Écriture : Mémoire d'un métier. Pour lui, l'écriture est une forme de télépathie qui permet de faire naître
une même scène dans l'esprit du lecteur sans communication directe.
L'algorithme peut certes reproduire (et non créer) la forme d'un texte, mais
son absence de vécu de l'expérience ne lui permet pas d'en restituer
l'essence.
Car l'IA ne ressent rien. Et c'est justement pour ressentir que les gens
lisent. Et écrivent aussi.
Quid de l'humour, des jeux de mots, des fameux doubles ou triples sens et
autres détournements sémantiques — qui, pour ma part, sont presque devenus une
marque de fabrique ? Je ne pense pas que l'IA en soit capable. En tout cas,
pas de l'humour véritable — de celui qui ravit l'esprit, libère des
endorphines et neutralise les basses fréquences, nous délestant ainsi de ce
qui nous pèse.
Car l'humour véritable constitue une forme d'intelligence créative. Il nous
élève et nous rapproche de l'Esprit. Ne dit-on pas, d'ailleurs, de ceux qui
sont dotés d'un tel humour qu'ils sont « spirituels » ou qu'ils « font de
l'esprit » ?
Pour cela, il faudrait que l'IA devienne capable de prendre conscience
d'elle-même, comme le soulignait récemment Christelle Dabos, autrice de la
Passe-Miroir : «
Peut-être aura-t-elle cette capacité d'avoir un éveil spirituel que nous
n'avons pas réussi à avoir et qu'elle va se transformer en un grand Bouddha
?
»
Je ne serai pas aussi optimiste mais je ne rejetterai pas l'outil en bloc pour
autant. Car en lui confiant la tâche de démêler les nœuds de mes incohérences,
il me laisse tout le loisir de chercher les petites bêtes et d'affiner mes
angles d'attaque.
J'aime les défis et il n'y a pas de meilleur carburant pour brûler la
sinistrose ambiante que de montrer à la machine de quel bois on se
chauffe.
Souffler n'est pas jouer. C'est en lui damant les pions que l'on prend
l'ascendant. La machine ne remplacera pas les humains… souverains. Les autres
? Ils remplaceront la machine. Regardez autour de vous : c'est déjà le cas.
Comme disait Coluche, «
on ne fait pas d'aveugles sans casser des yeux ». Moi, je préfère les
omelettes — avec les coquilles ! Parce que passer sa vie à surveiller chaque
mot, polir chaque phrase et positionner chaque virgule stratégique avec les
émojis qui vont bien, pour ne pas déclencher de tsunami chez les egos
fragiles, à la longue, c'est épuisant.
Vous savez, ces êtres « centriques » qui se sentent « agressés » par la
moindre nuance d'analyse qu'ils assimilent à une attaque en règle contre leur
petite personne. Car bien sûr, ils sont suffisamment importants dans votre «
non-vie » pour que vous mobilisiez toute votre ardeur et votre attention à les
cibler — vous les « agents de la Matrice », les « je-sais-tout » ou «
je-sais-quoi », pour faire court.
Les mêmes qui, par ailleurs, ne ressentent absolument pas la moindre gêne à
vous asséner leurs « vérités » avec la délicatesse d'un 33 tonnes. C'est même
la grande tendance du moment sur les réseaux sociaux : la
victimisation sélective. La règle est simple : «
Moi, j'ai le droit de critiquer et de piétiner tes certitudes mais pas
toi.
» La raison invoquée est du niveau cour de récré. Et la réciprocité ? Connais
pas.
Quel cirque ! Et c'est sans parler du Monsieur Loyal de service, qui n'a
évidemment de loyal que le nom. Il gère l'arène, fait les annonces, prêche la
bienveillance et l'écoute, mais dès que la performance sort du liking
compulsif, il n'hésite pas à lâcher ses fauves — ses armées psychorigides.
Dutronc avait raison : «
Dans la vie, il n'y a que des cactus. Moi, je me pique de le savoir. Aïe !
aïe ! aïe ! ouille ! aïe ! aïe ! aïe !
»
J'espère que cette petite chanson faussement légère aux saveurs acidulées et
le clip qui l'accompagne vous plaira. J'y ai mis tout mon cœur sans le
concours d'une IA (excepté la musique, bien sûr).
Les Armées psychorigides
Passer sa vie à marcher sur des œufs À ménager les egos vertueux Fragiles Fragiles
Tourner tout autour des pots À s'en faire des nœuds au cerveau Agiles Agiles
Là-bas sur la toile des réseaux Sur mon fil, je tombe de haut Au
bruit sourd des échos du vide Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux Défilent les messages viraux, Les
mantras impavides Des armées psychorigides
Et sur ma corde de funambule Suspendue au-dessus de ces bulles Fragiles Fragiles
Toujours à jouer les acrobates Entre humains et automates Hostiles
Hostiles
Là-bas sur la toile des réseaux Sur mon fil, j'endure les assauts, Les
délires perfides Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux J'observe la valse des egos Des
libres-penseurs aux guides Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux Sur mon fil, je tombe de haut Au
bruit sourd des échos du vide Des armées psychorigides
Là-bas sur la toile des réseaux Défilent les messages viraux, Les
mantras impavides Des armées psychorigides
Comme évoqué dans ma chronique précédente, cette nouvelle série en deux volets
de Leigh Bardugo, également située dans le Grishaverse, remplit bien
toutes les promesses que
la Saga Grisha
n'avait pas su entièrement tenir. Et un peu plus que cela même : c'est un
véritable coup de cœur !
Le diptyque Six of Crows, qui aurait dû être traduit par Six de corbeau — une référence aux
jeux de cartes et au Crow Club, le tripot dirigé par Kaz Brekker — se situe
deux ans après les événements de la Saga Grisha (contrairement
à l’adaptation télévisée sur Netflix qui les mettait en parallèle en
s’écartant beaucoup de l’intrigue originale) et se concentre principalement
sur Ketterdam, capitale de l’archipel de Kerch, inspirée de la République
néerlandaise du XIXe siècle, avec une certaine influence de New
York (New Amsterdam), de Las Vegas et du Londres victorien.
Leigh Bardugo, 2015 - Milan - 1248 pages
Bienvenue dans la cité corrompue
Les bas-fonds de Ketterdam s'organisent en gangs rivaux. L'homme le plus
ambitieux et le plus jeune de la pègre est Kaz Brekker : aussi brillant que
mystérieux, aussi charismatique que dangereux, et surtout, connu pour être un
voleur hors pair. Prêt à tout pour de l'argent, il accepte la mission du riche
marchand Van Eck : extraire un savant shu du Palais de Glace à Fjerda, réputé
imprenable. Ce prisonnier est l'inventeur du jurda parem, une drogue
extrêmement addictive et meurtrière, multipliant sans limite les pouvoirs des
Grishas. Tombée entre de mauvaises mains, elle risque d'engendrer un chaos
irréversible.
Pour ce casse du siècle à la
Ocean's Eleven
sur fond de
Game of Thrones
(dixit l'autrice), Kaz, surnommé ironiquement Dirtyhands (« mains sales
») alors qu'il ne quitte jamais ses gants, réunit une main gagnante : une
espionne défiant les lois de la gravité, un fugueur des beaux quartiers, un
tireur d’élite accro au jeu, un soldat assoiffé de vengeance, et une Grisha
aux pouvoirs exceptionnels.
Le récit s'organise autour des différents points de vue des Corbeaux,
cette bande hétéroclite d'ados brisés, qui ne se ressemblent en rien au premier
abord, mais sont animés par un élan commun : prendre leur revanche sur la vie.
Les corbeaux se souviennent des visages humains. Ils n’oublient pas ceux qui
les ont nourris, qui se sont montrés bons avec eux. Pas plus que ceux qui
leur ont fait du mal.
En plus d'apporter une densité psychologique essentielle à la compréhension
des personnages et de leurs interactions, en nous faisant entrer dans leur
tête, ce choix de narration permet à l'autrice d'occulter certains détails
afin de ménager les effets de surprise lors des nombreux retournements de
situation.
Malgré ces incursions dans leur passé et leurs blessures, le récit
ne connaît pour autant aucun temps mort et conserve un rythme soutenu. Car à
Ketterdam, il n'y a finalement pas que les coups qui se négocient : tout a un
prix. Même les gens.
Quand tout et chacun a un prix
Ketterdam est littéralement une ville fondée sur le commerce, mais où la
logique marchande finit par englober jusqu'à l'être humain.
Kerch était bâtie sur le commerce, jusqu’à tolérer le commerce d’êtres
humains.
Les jeunes Grishas arrachés à leur famille, dans leur pays d'origine, par les
trafiquants d'esclaves kerch, sont vendus aux maisons closes de Ketterdam ; d'autres, fuyant la guerre civile à Ravka, se retrouvent exploités différemment, sous couvert de contrats et de dettes irremboursables. Et plus
l'on paie, plus l'on se croit propriétaire de l'autre.
La Ménagerie était une des maisons closes les plus chères du Barrel, mais
ses clients ne se montraient pas plus gentils que ceux qui fréquentaient les
bordels bon marché ou les allées sombres. D’une certaine façon, ils étaient
bien pires, comme finit par le comprendre Inej. Quand un homme dépense
autant d’argent, lui avait expliqué Caera, la Kaelish, il pense qu’il a tous
les droits.
Un enfant inapte à prendre la succession de l'empire commercial ? Aucun souci
: on s'en débarrasse comme d'un appareil défectueux et on en conçoit un autre
en remplacement.
Bien-pensance écœurante et corruption vont de pair. La richesse appelle
l'impunité. Le conseil des marchands gouverne au nom de la prospérité avec la
bénédiction des dieux. Toute ressemblance avec notre société actuelle ne
semble pas vraiment fortuite.
Le ministre de Ghezen avait beau condamner l’esclavage devant l’autel, la
ville prospérait grâce aux impôts collectés dans les maisons closes. Combien
de membres de cette congrégation employaient des gamins qui parlaient à
peine kerch pour astiquer leur parquet et laver leur linge contre un salaire
qui n’épongerait jamais leur dette ?
In te, Domine
Parce que les dieux ne sont pas simplement figuratifs dans cette série. Chaque
société du Grishaverse possède ses croyances, et celles-ci peuvent servir à
justifier des comportements qui n'ont finalement pas grand-chose — pour ne pas
dire rien — de sacré.
Ainsi, là où dans la Saga Grisha, Leigh Bardugo interrogeait la manière
dont la foi transforme les individus en saints ou en monstres, dans
Six of Crows, elle va bien plus loin en montrant comment les croyances
peuvent devenir le vernis moral d'un système profondément corrompu.
Gloire à Ghezen qui marque de sa Main sacrée le commerce.
Pas uniquement à Kerch, mais également à Fjerda, où la foi sert à nourrir et
justifier la haine.
Les hommes que vous avez devant vous sont la nouvelle génération de
drüskelle, l’ordre saint chargé de protéger la nation souveraine de Fjerda
en éradiquant votre espèce.
In te, Domine. Qui domine réellement ? Djel à travers les Drüskelle, ou
les Drüskelle au nom de Djel pour justifier leur barbarie ?
Car la haine est un poison. Un feu dévorant qui consume de l'intérieur et
demande sans cesse à être nourri, tel un démon insatiable, exigeant
toujours de nouvelles offrandes pour le maintenir sous contrôle.
Un contrôle illusoire qui enferme dans une spirale de violence et de
souffrance jusqu'à l'implosion du réceptacle. L'enfer est une prison
intérieure que l'on porte en soi.
Ces prisons que l'on porte en soi
Quelles blessures avait exploitées chez lui son commandant pour le rendre si
haineux?
Parmi tout ce qui asservit et maintient prisonnier, la haine est rarement
innée. Elle provient souvent d'une blessure exploitée pour nourrir cette
dépendance.
Ainsi derrière la haine envers les Grishas, il y a aussi, comme nous l'avions
évoqué dans la chronique sur la Saga Grisha, l'envie, le sentiment d'être
privé de quelque chose et le besoin de détruire ce que l'on ne peut posséder :
«
À quoi bon servir Djel si vous voyez son pouvoir chez quelqu’un d’autre et
que vous ne pourrez jamais posséder ce pouvoir vous-même ?
»
Et bien sûr, la drogue en tant que poison littéral — le jurda parem,
qui modifie les perceptions et altère la chimie du corps jusqu'à sa totale
destruction : «
Une fois que la drogue n’agit plus, le corps du Grisha est diminué et le
besoin d’en prendre est intense. Totalement compulsif. »
Mais la dépendance ne naît pas seulement d'un poison, réel ou métaphorique,
qui asservit. On peut également être prisonnier de ce qui donne momentanément
l'impression de reprendre le contrôle.
Ainsi les personnages passent leur temps à chercher à se libérer de quelque
chose tout en étant eux-mêmes enfermés dans leurs blessures, leurs obsessions
ou leurs besoins, qu'ils tentent d'anesthésier ou de canaliser : la violence
pour les gangs, le jeu pour Jesper ou la vengeance pour Kaz. «
Brekker, le Spectre, et leur petite cour de voyous. Un groupe sans peur,
féroce et plus assoiffé de vengeance que d’or.
»
Et bien sûr, la plus puissante de toutes : la peur — tout particulièrement
celle de la mort.
Zoya disait que la peur est un phénix. Tu peux la regarder se consumer un
millier de fois, et pourtant, ça ne l’empêchera pas de revenir.
Pas de sanglots, pas de tombeaux
La devise des Corbeaux est un rappel cynique de leur invisibilité aux yeux de
la société. Des laissés-pour-compte qui tentent d'exister, tant bien que mal,
dans les zones grises du non-droit de la lie, et qu'à leur mort, on entasse,
tels des rebuts (les Dregs) dans une barge funéraire.
Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne.
Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on
survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule
dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir
quelque chose de lui.
«
Arrête de traiter ta douleur comme si elle ne provenait que de ton
imagination
» conseille Inej à Jesper. «
Si tu acceptes que ta blessure est réelle, tu pourras la guérir. »
Ce n'est qu'en acceptant de regarder le Réel avec lucidité que l'on peut
s'affranchir de l'illusion.
Les blessures et les cicatrices ne sont pas l’apanage des laissés-pour-compte.
Les rois aussi en portent, comme le suggère déjà King of Scars, le prochain volet du Grishaverse dont je viens tout juste d’entamer la
lecture.