(Âme, trame, drame)… Piqué, pic et collision

Pour être cash, en ce moment je traverse des zones de très fortes turbulences. À tel point que j'ai l'impression d'être suspendue au-dessus d'un abîme sans fond, retenue par la seule force de mes bras. 

Et bien sûr, je n'ai pas de parachute. Je ne fais pas de muscu non plus.

Et la gravité aggrave tout : j'ai beau être légère comme une plume, tout me pèse comme un poids mort. Tout et tous me lâchent. Et je n'ai plus rien à lâcher. À part ce rebord glissant au-dessus du vide.

Ceux qui ont déjà éprouvé cette sensation comprendront sûrement. Du moins, certains. C'est ce que je croyais en tout cas.

Et là, nouveau choc sismique : ne pas croire, juste voir… et encaisser.

Heureusement les bras ne m'en tombent pas — pas encore.

La rage, le désespoir. C'est comme hurler dans un trou noir sans qu'aucun écho ne me revienne. Personne ne veut entendre. Personne ne veut voir. Personne ne veut croire.

Logique : le Réel, ça fait un mal de chien. Alors autant croire tout et n'importe quoi… sauf ça. Et ce satané hôpital n'est pas prêt d'arrêter de se foutre de la charité. L'enfer me ment. Le paradis lui sert d'antichambre. C'est la raison même pour laquelle on n'y emporte jamais rien d'ailleurs.

Entre ce que je pense, ce que je veux dire, ce que je crois dire, ce que je dis, ce que vous avez envie d'entendre, ce que vous croyez entendre, ce que vous entendez, ce que vous avez envie de comprendre, ce que vous comprenez, il y a dix possibilités qu'on ait des difficultés à communiquer. Mais essayons quand même...

Bernard Werber

D'aucuns ne pourront sans doute s'empêcher de donner des conseils là où on leur demande surtout d'entendre et d'écouter. Car ce dont on a besoin dans ces moments-là, c'est d'attention, d'empathie, de compassion. Pas d'egos qui savent tout ou qui cherchent juste à gagner des points karma.

Parfois, être là et ne rien dire, c'est suffisant. Même si, en matière de présence, beaucoup sont aux abonnés absents. Normal, on préfère tous un mensonge qui rassure à une vérité qui pique. Sauf quand on se retrouve au pied du mur… du Réel. Ou du moins, suspendu à la corniche.

Trois grandes figures de refuge m'ont été proposées : la foi et les mondes invisibles, où l'on s'accroche à un système de croyances spirituel, ésotérique ou religieux, pour donner du sens au chaos ; le pragmatisme résigné des « c'est la vie », où l'acceptation passive permet de se blinder et faire le dos rond, quitte à devenir amorphe ; et l'optimisme toxique, où la quête de positivisme à tout prix s'apparente aux pics brutaux d'insuline après la consommation de sucres rapides, suivis inexorablement de chutes de glycémie tout aussi brutales.

Ces refuges illusoires sont comme des arbres. Plus on grimpe haut dans les systèmes de pensée complexes, les doctrines ou les promesses de transformation personnelle, plus on se sent en sécurité, au-dessus de la mêlée. Mais la nature même de cette simulation rend les secousses inévitables. Et la branche finit toujours par céder sous le poids de l'accumulation. Ce n'est pas tant une question de « si » mais de « quand ». Et plus élevé est notre perchoir, plus vertigineuse sera la chute. C'est pour ça que l'on parle de se raccrocher aux branches pour tenter d'amortir la descente.

Je suis actuellement dans cette phase. En suspension. Entre les branches de l'illusion et les épines du Réel.

Pour tout dire, je n'ai plus envie de choisir entre la collision brutale avec le Réel et l'anesthésie éphémère des illusions. À quoi bon puisqu'à force de vouloir tout effacer, des traces subsistent et on finit par ne plus pouvoir dé-voir. 

Alors peut-être que la sortie se trouve dans cet entre-deux ? Dans cette posture bancale, inconfortable et profondément douloureuse mais finalement hors des polarités ? Comme une zone de barbelés électrifiés que seuls les plus badass réussissent à franchir ? Dans tous les cas, on ne le saura que lorsqu'on l'aura franchie. Ou pas.

En attendant, merci d'être là. Ça rend le passage un peu moins pénible. 

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Les sorcières brûlent

Satanique pour les uns, païenne pour les autres, commerciale pour la plupart, la célébration de Halloween ne laisse personne indifférent. Ne serait-ce que parce qu'elle est devenue impossible à ignorer. Surtout dans les villes, où commerçants et particuliers participent à la création de ces mises en scène de plus en plus macabres (vu dans mon quartier : une porte maculée de faux sang ultra-réaliste). Les vitrines des boutiques et les façades des maisons s'ornent de toiles d'araignées, fantômes, chauves-souris et autres citrouilles aux visages grimaçants. Sorcières et démons sont de sortie, là où le mois suivant, ils céderont la place aux anges, pères Noël et santons. Les mêmes grimés différemment, pour honorer les polarités. « Ce qui est en bas est comme ce qui est en haut et ce qui est en haut est comme ce qui est en bas. »

Cette chanson est donc plus que parfaite pour l'occasion. Pile dans l'ambiance, poil dans le malaise. Car loin de jouer à se faire peur à coups de clichés éculés et de « bouh » complaisants, elle ouvre une fenêtre sur une réalité brutale qu'aucune foi ni allégeance hypocrite — côté culs bénis ou culs maudits, ascensionnés ou déchus — ne saurait occulter. Je me dois donc de vous mettre en garde contre le caractère violent et explicite de ces paroles. Âmes sensibles, vous pouvez bien sûr vous abstenir. Mais votre tour viendra quand même. Car nous sommes tous le carburant des dieux ou des démons.

Ey@el

Witches Burn

Nous revoilà au bon vieux temps
Où les hommes sont des hommes et les femmes vendues,
Sacrifiées contre leur gré — je te baiserai pour de l'argent
On les tue jeunes pour qu'elles ne vieillissent jamais

On verrouille les portes, on baisse les stores
Et à la nuit tombée, elles ont toujours peur
Moi, je sors le soir, je ne vais pas m'en excuser
Mais j'en paierai le prix

Pour ça, je finirai au bûcher
Pour ça, je finirai au bûcher
S'il y a bien une chose que j'ai retenue
C'est que ton tour viendra
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent

Je ne connais pas grand chose aux dieux païens
Si tu te crois supérieur à moi, je sais que tu ne l'es pas
Mais je ferai ce que tu dis, j'apprends à obéir,
À m'agenouiller quand tu me traites de chienne

Jusqu'à ce que je sois assez près
Pour t'enfoncer une lame et cracher sur ta tombe
Le sourire aux lèvres car tu ne seras pas présent au procès
Mais j'en paierai le prix

Pour ça, je finirai au bûcher
Pour ça, je finirai au bûcher
S'il y a bien une chose que j'ai retenue
C'est que ton tour viendra
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent

Toujours plus bas, on descend
Dispersant les cendres en forme d'âme
Les ténèbres auront leur heure
Mais j'en paierai le prix

Pour ça, je finirai au bûcher
Pour ça, je finirai au bûcher
S'il y a bien une chose que j'ai retenue
C'est que ton tour viendra
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent

Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent
Toutes les sorcières brûlent

Texte original de TAYLOR MOMSEN traduit par EY@EL
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L'Ickabog

Il m'aura fallu six ans pour me décider enfin à lire l'Ickabog. Mon excuse : il s'agit d'un conte destiné aux enfants de 7 à 9 ans. En outre, j'avoue ne pas avoir été super emballée, à l'époque, par les Contes de Beedle le Barde publiés après la saga Harry Potter.

Mais en écoutant la version audio cet été, durant une période particulièrement sombre et douloureuse pour moi, j'ai été agréablement surprise et même carrément enchantée par cette fable au miroir politique, adaptée aux enfants et transposée dans un univers de conte de fées — sans fées mais avec des monstres bien humains. Il est utile de préciser que cette histoire n'a rien à voir de près ou de loin avec l'univers de Harry Potter. Il n'est d'ailleurs pas question de magie à part celle de la plume vive et inventive de J.K. Rowling et son humour piquant. Un véritable coup de cœur et un délice aussi savoureux que les pâtisseries de Mrs Beamish.

Conçu à l'époque comme un livre de chevet que l'autrice lisait chaque soir à ses deux cadets, le manuscrit fut relégué aux oubliettes avant d'être ressorti et dépoussiéré, une douzaine d'années plus tard, au printemps 2020 lors des confinements. J.K. Rowling décida de le publier d'abord gratuitement sur son site, chapitre par chapitre. Puis, par la suite, les droits d'auteur sur les ventes en librairie furent reversés à une œuvre de charité.

À préciser qu'au Royaume-Uni, cette publication fit l'objet d'une tentative (heureusement avortée) de boycott de la part des salariés des éditions Hachette en raison de certains propos de l'autrice jugés comme transphobes. 

De la fable au miroir politique

Il était une fois un tout petit pays, qui avait pour nom la Cornucopia, sur lequel régnait depuis des siècles une longue lignée de rois aux cheveux blonds. Le roi de l’époque dont je parle ici s’appelait Fred Sans Effroi. Il s’était lui-même proclamé Sans Effroi, au matin de son couronnement, en partie parce que ça sonnait bien avec Fred, mais également parce qu’il avait un jour réussi à attraper et à tuer une guêpe tout seul, si l’on exceptait cinq laquais et le cireur de chaussures.

J.K. Rowling, 2020 - Gallimard - 300 pages (7h50)

Une histoire qui n'est pas sans rappeler celle des Habits neufs de l'Empereur d'Andersen où il est question d'un monarque lâche et vaniteux qui se fait duper par ses conseillers. Chez Andersen, l'illusion repose sur la crédulité et la peur du ridicule ; chez Rowling, elle devient un instrument de domination qui a des conséquences très concrètes sur toute la population.

Ici, l'arnaque porte donc non pas sur des habits mais sur une légende populaire : un monstre qui peuplerait les marais et dont chacun semble avoir sa propre version. Puis l'Ickabog devient une menace que certains ont intérêt à rendre crédible et, enfin, un prétexte permettant aux deux conseillers manipulateurs d'imposer leur tyrannie et de saigner à blanc une nation prospère à coups de taxes toujours plus exorbitantes, tandis que le roi, aveuglé par sa propre vanité, ne mesure pas ce qui se trame sous son règne.

Les mensonges s'ajoutaient aux mensonges qui s'ajoutaient aux mensonges.

Le mensonge initial ne suffit plus : il faut en produire d'autres pour le protéger, et ceux qui le contestent deviennent à leur tour des ennemis à faire taire ou disparaître. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n'est pas forcément fortuite.

C'étaient les visages enjoués qui le dérangeaient le plus.

Un pouvoir qui entretient la peur a besoin d'une population inquiète, docile et convaincue d'être en danger. Le rire et la joie deviennent alors presque subversifs.

Du croquemitaine au monstre humain

« Ne t’avise pas de sortir du jardin pendant que je travaille, disaient les parents à leurs enfants à travers tout le royaume, ou l’Ickabog viendra t’attraper pour te manger tout cru ! »
Et de par le territoire entier, petits garçons et petites filles jouaient à combattre l’Ickabog, tentaient de se faire peur en se racontant l’histoire de l’Ickabog, et même, si le conte devenait trop convaincant, cauchemardaient de l’Ickabog.

La peur est l'outil parfait des tyrans : une fois installée, les gens se la transmettent eux-mêmes, parfois sans penser à mal (ne dit-on pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions ?). Le pouvoir n'a donc plus besoin d'imposer constamment son récit : la société le reproduit spontanément.

Daisy eût aimé pouvoir croire, elle aussi, à l'existence d'un monstre des marais, plutôt qu'à la cruauté bien humaine que dégageaient les yeux de Lord Crachinay.

Et le danger le plus effrayant n'est pas toujours celui qu'on nous désigne. Il est parfois plus confortable de croire à un monstre extérieur que de reconnaître la cruauté humaine, surtout lorsqu'elle se dissimule derrière les institutions et les discours officiels. Aujourd'hui encore, certains préfèrent voir de l'incompétence là où la malveillance est pourtant flagrante.

Quand l'énergie du désespoir ouvre les yeux

Parfois – je ne sais guère comment –, des gens qui vivent à des centaines de lieues les uns des autres semblent prendre conscience que le temps est venu d'agir. Peut-être les idées se répandent-elles comme le pollen dans la brise.

L'espoir ne naît point de la disparition miraculeuse du mal mais du moment où des individus cessent de croire aveuglément à ce qu'on leur raconte. Sans divulgâcher l'intrigue, puisqu'il s'agit d'un conte de fées (sans fées), où pourtant rien n'est édulcoré (meurtre, violence, maltraitance), le courage et la vérité finissent par triompher du mal quand ceux qui se sont laissés aveugler par le pouvoir ou entraîner dans ses rouages ouvrent enfin les yeux.

À travers l'humour, la fantaisie et les caricatures de L'Ickabog, J.K. Rowling démontre que les contes ne sont pas nécessairement des histoires naïves ou déconnectées du réel. Leur univers imaginaire permet parfois de mettre à nu des mécanismes que l'on peine à reconnaître dans la vie quotidienne. 

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Le jugement des autres

Un homme avisé avait un fils qui craignait le jugement des gens. Il lui dit : « Demain nous iront ensemble au marché. »

Ils partirent, lui sur le dos de l'âne et son fils à côté. Les gens s’écrièrent : « Avez-vous vu cet homme sans pitié qui voyage à dos d'âne quand son fils est à pied ! »

Le lendemain, ils firent le contraire. Ils entendirent alors ce commentaire : « Que cet enfant est mal élevé : tandis qu'il est assis, il fait marcher son père ! »

Le troisième jour, ils marchèrent tous les deux, en tirant l'âne derrière eux. « Comme ils sont stupides, dirent les gens, de ne pas utiliser leur monture ! »

La fois suivante, ils enfourchèrent l'âne et les gens indignés plaignirent la pauvre bête de la charge qu'elle avait à subir. 

Quand enfin ils arrivèrent au village, portant l'âne sur leur dos, on s'écria : « Dieu qu'ils sont sots de porter l'âne au lieu de se faire porter ! »

« Tu vois, conclut le père, comme les gens sont stupides ! Fais selon ton idée et sans les écouter. »

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Ex-Robin des bois (travaille pour le roi)

C'est tombé d'un coup… Je ne suis ni la première ni la dernière sur qui le couperet des algorithmes va tomber aléatoirement, sans raison précise. 

Depuis quand est-on obligé d'avoir un smartphone pour accéder aux réseaux sociaux ? Et en quoi cela prouve-t-il que l'on n'est pas un robot ? Aux dernières nouvelles, c'est principalement via des cartes SIM que les «fermes de bots » déploient leurs activités sur les zoos, non ?

En poussant la recherche sur Reddit, j'ai découvert que la dite vérification via l'application de X exige un scan facial ou des empreintes digitales, qui en outre, pour des milliers de personnes concernées dans le monde, ne suffit pas toujours à débloquer leur compte.

Pour moi, c'est bien entendu hors de question de m'aligner à ces exigences. On rend les réseaux quasi indispensables pour être vu en tant que créateur de contenu et ensuite, on vous fait du chantage aux données biométriques. La technique bien rodée du pied dans la porte.

Et comme pour supprimer son compte, il faut pouvoir y accéder, j'ai dû invoquer les articles 17 (sur le droit à l'effacement, dit « droit à l'oubli ») et 12 (sur la transparence des informations et les modalités d'exercice des droits des personnes concernées) du RGPD (règlement général sur la protection des données) pour demander à X la suppression intégrale de mon compte et de mes données.

Au final, c'est peut-être un mal pour un bien vu le haut degré de toxicité sur X, où chacun détourne et isole les faits pour mieux les faire correspondre à son idéologie (ou propagande) plutôt qu'à la réalité, qui est souvent beaucoup plus nuancée et rarement monochrome. C'est d'ailleurs là tout l'art de décontextualiser pour mieux justifier les extrêmes afin d'engendrer une friction maximale et rentabiliser la production de loosh. 

Et c'est pas non plus comme si ça changeait grand chose à la quasi invisibilité de mon travail. Ici ou ailleurs.

Aujourd'hui, sur les grandes plateformes comme Facebook, la portée organique (non payante) d'une publication est inférieure à 5%. En clair, sur 100 followers, l'algorithme ne va la montrer qu'à 4 ou 5 personnes. 

On comprend donc pourquoi la quantité et le prêt-à-penser y prévalent sur la qualité et l'authenticité. Proposer de la déconstruction et de l'analyse demande un effort de réflexion que la majorité des utilisateurs de ces réseaux ne souhaitent pas fournir en faisant défiler leur fil d'actualité. Alors qu'à l'inverse, les fausses résonances émotionnelles qui flattent les biais cognitifs, génèrent du clic facile et donc plus de temps de cerveau disponible pour refourguer des pubs. En clair, sur les réseaux, seule la quantité rapporte de l'argent.

Qu'à cela ne tienne, j'écris depuis toujours. Depuis bien avant l'existence des ordinateurs personnels et d'Internet. Étudiante à l'université, je publiais un fanzine musical à l'international, soit l'ancêtre des blogs version papier, réalisé à l'aide d'une simple machine à écrire, des ciseaux et de la colle. Mes frais d'impression et d'expédition étaient financés par des abonnements et le surplus écoulé chez les disquaires indépendants et via le bouche à oreille. Tout était réinvesti dans mes productions et en sus, je pouvais rencontrer mes lecteurs dans la vraie vie. 

Autant dire qu'aligner des zéros au nombre de mes suiveurs et « amis » imaginaires qui ne me connaissent ni d'Eve ni d'Adam — et qui, soyons honnête, ne cherchent, pour la plupart, qu'à accroître leur visibilité et non à me lire — ne fait absolument pas partie de mes objectifs. Je laisse cette illusion de gloire et de reconnaissance aux grands penseurs par procuration et je me réjouis d'avoir de vrais lecteurs qui, même s'ils sont peu nombreux, me lisent par choix et non parce qu'un algorithme ou un influenceur leur a suggéré. Un grand merci, d'ailleurs, à ces quelques « explorateurs » des chemins de traverse qui se passent le mot et font vivre ce travail de bouche-à-oreille.

La popularité est aussi éphémère que la vague sur laquelle elle surfe. L’authenticité, elle, s’ancre dans les profondeurs, là où le bruit de la surface ne s'entend plus. 

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L'IA tant haïe

IA : un acronyme dont nul n'ignore plus la signification aujourd'hui. Depuis l'introduction des « agents conversationnels » (chatbots), l'intelligence artificielle a, en à peine quelques années, réussi à envahir notre quotidien et devenir incontournable. À tel point que beaucoup s'interrogent — et s'alarment même quant au devenir de l'humanité face à ce déploiement rapide et incontrôlé d'une technologie de pointe encore mal comprise. 

L’intelligence artificielle va tout changer dans le monde sauf la manière dont les hommes pensent et se comportent.

Warren Buffett

D'autant qu'en parallèle, notre attention est sciemment détournée par d'autres types d'invasions plus immédiates et plus vociférantes mais tout aussi anxiogènes. La bonne vieille technique de diversion du train qui en cache un autre. La matrice sature notre espace mental et physique dans un seul et unique but : éviter toute percée de l'Esprit (fulgurance). 

Vous avez tous vu au moins un film de science-fiction dans votre vie. Ou lu les classiques dystopiens que sont 1984, le Meilleur des mondes, Un bonheur insoutenable  et quelques nouvelles d'Asimov — la liste est loin d'être exhaustive. Inutile donc de vous expliquer en quoi les avancées technologiques servent autant les esclaves humains que leurs maîtres mais dans un ratio plus qu'inégal.

Le fantôme dans la machine

Trop d'informations circulent dans mon esprit
Trop d'informations qui me rendent fou

"Too Much Information", The Police (1981)

Dans "L'intelligence face à son miroir : du Cobaye aux illusions de l'IA", j'évoquais les dangers de l'intelligence artificielle sur la conscience humaine et les dérives qui en découlent.

Aujourd'hui, cette dérive n'est plus théorique : elle s'insinue dans les salles de classes où la paresse remplace l'effort, dans les écouteurs noyés de musiques artificielles, et dans nos cerveaux anesthésiés qui ne lisent plus mais exigent qu'on leur résume tout — à l'image de cette influenceuse de la génération Z s'agaçant publiquement de trouver « trop de mots » dans les livres.

En témoignent les données de la dernière enquête PISA de l'OCDE1 qui sont formelles : nous faisons face à un effondrement historique de la compréhension de l'écrit et des facultés de raisonnement chez les jeunes. Les enseignants le voient au quotidien : l'effort de réflexion est délégué aux algorithmes, l'attention s'effrite, et la paresse cognitive s'installe.

Cette atrophie intellectuelle n'a rien d'accidentel, elle va de pair avec la destruction méthodique de ce qui élève l'humain : l'art et la nature. Car l'un comme l'autre participent à notre indispensable équilibre mental.

Mais la « logique » reste la même partout : on rase des forêts pour y aligner des panneaux solaires ou y installer des centres de données ; on remplace les arbres par des pylônes de caméras de surveillance ; et on pille des siècles de création humaine pour alimenter des algorithmes. On détruit le vivant pour lui substituer le béton, le silicium et le contrôle.

Et de la défiguration de nos paysages naturels à celle de notre paysage culturel, il n'y a qu'un pas : la machine frappe désormais de plein fouet tout notre écosystème créatif. En l'espace de quelques années à peine, les plateformes et les réseaux se sont vu submergés par un raz-de-marée synthétique : musiques générées au kilomètre par le pillage des voix et des œuvres d'artistes sous contrat  ou indépendants ; vidéos automatisées ad nauseam avec doublages automatiques hasardeux ; images générées en deux clics… le vol culturel est désormais global et décomplexé.

Les prête-plumes de l'ombre

Au clair de la lune, mon ami GPT
Prête-moi ta plume pour pondre un essai

C'est dans le monde de l'édition que le naufrage devient le plus flagrant.

Tout y passe : couvertures illustrées par algorithme, traductions bâclées par la machine, livres audio lus par un bot… à tel point que les éditeurs qui jouent encore la carte du réel se sentent obligés d'apposer la mention « interprétation humaine ». À quand l'étiquette « écrit (ou traduit) par un humain » dans les rayons des librairies ?

Mais il y a pire : cette facilité engendre une cohorte de « faux auteurs » qui, en saisissant quelques instructions (prompts), se découvrent une vocation usurpée d'écrivains ou de poètes.

Non content de réduire encore leur tolérance à la frustration en leur offrant l'illusion d'un résultat immédiat (sans les mois ou les années de labeur qu'exige la moindre œuvre), ce système gonfle leurs egos. Portés par les applaudissements d'un public crédule, ils s'imaginent créateurs alors qu'ils ne sont que les opérateurs d'une machine sans laquelle ils ne sont rien. À tel point que certains, pris au piège de leur propre imposture, se révèlent incapables d'aligner trois phrases en direct ou de répondre à la moindre question sur leur propre livre sans sous-traiter d'abord leur pensée à un algorithme.

Onanisme intellectuel et prose hackée

Madame, Monsieur, puis-je vous demander de lire mon livre ?
Il m'a pris des années à écrire, voulez-vous bien y jeter un œil ?
Il s'inspire d'un roman écrit par un certain Lear
Et comme il me faut un travail, je veux devenir auteur de livres de poche

"Paperback Writer", The Beatles (1966)

Le prix à payer de cette illusion de masse est la submersion programmée de l'auto-édition. Sur Amazon, en particulier, ce flux ininterrompu de textes sans âme, publiés pour la « gloire » et/ou le profit, étouffe la création authentique et invisibilise les auteurs émergents sous un brouhaha de mots vides.

Face à cette invasion, les garde-fous opposés par l'industrie se révèlent une pure mascarade: leurs soi-disant « détecteurs d'IA » ne sont que des algorithmes aveugles, incapable de faire la différence entre une prose synthétique et une œuvre humaine — au point de classifier la Constitution américaine de 1787 comme un texte généré par une machine2 !

Pour les vrais écrivains en herbe, le sentence est double : non seulement leur travail se retrouve noyé dans la masse, mais ils se heurtent désormais à des maisons d'édition submergées qui, faute de temps et de moyens pour tout traiter, se tournent vers ces détecteurs comme filtres de secours. 

Se prendre au jeu ou se faire prendre au « je » ?

Ne vois-tu rien venir ?
Les naufragés et leurs peines qui jetaient l'encre ici
Et arrêtaient d'écrire...

"Aux sombres héros de l'amer", Noir Désir (1989)

L’algorithme ne doute jamais. Il ne connaît ni l’angoisse de la page blanche, ni l'épuisement d'avoir tant saigné à extraire chaque mot des profondeurs de ses blessures. Il ne fait que calculer la suite la plus probable, polissant les phrases sous un vernis de perfection malaisante.

Mais est-ce vraiment parfait ? Qu'est-ce que la perfection ? Ne dit-on pas que « le mieux est l'ennemi du bien » ?

Ce que l'IA régurgite après avoir siphonné nos auteurs (et nos artistes) n'est qu'un pastiche lisse et sans âme. Car ce sont nos imperfections, nos aspérités, nos maux exprimés et nos mots incarnés qui participent à notre signature inimitable (que d'aucuns comme Stephen King appellent « voix de l'auteur » et d'autres, « signature vibratoire »). La fameuse fissure dans chaque chose par où rentre la lumière dont parlait Leonard Cohen.

Car oui, écrire ce n'est pas recycler ses pensés encombrantes en les déversant dans une machine pour leur donner corps mais plutôt un corps-à-corps (souvent thérapeutique) avec le langage. En déléguant cet effort, on abandonne notre muscle le plus précieux : la pensée critique.

Souffler n'est pas jouer

J'aimerais quand même te dire
Tout ce que j'ai pu écrire
Je l'ai puisé à l'encre de tes yeux

"L'encre de tes yeux", Francis Cabrel (1980)

C'est précisément cette connexion intime que Stephen King décrit dans Écriture : Mémoire d'un métier. Pour lui, l'écriture est une forme de télépathie qui permet de faire naître une même scène dans l'esprit du lecteur sans communication directe. L'algorithme peut certes reproduire (et non créer) la forme d'un texte, mais son absence de vécu de l'expérience ne lui permet pas d'en restituer l'essence.

Car l'IA ne ressent rien. Et c'est justement pour ressentir que les gens lisent. Et écrivent aussi.

Quid de l'humour, des jeux de mots, des fameux doubles ou triples sens et autres détournements sémantiques — qui, pour ma part, sont presque devenus une marque de fabrique ? Je ne pense pas que l'IA en soit capable. En tout cas, pas de l'humour véritable — de celui qui ravit l'esprit, libère des endorphines et neutralise les basses fréquences, nous délestant ainsi de ce qui nous pèse. 

Car l'humour véritable constitue une forme d'intelligence créative. Il nous élève et nous rapproche de l'Esprit. Ne dit-on pas, d'ailleurs, de ceux qui sont dotés d'un tel humour qu'ils sont « spirituels » ou qu'ils « font de l'esprit » ?

Pour cela, il faudrait que l'IA devienne capable de prendre conscience d'elle-même, comme le soulignait récemment Christelle Dabos, autrice de la Passe-Miroir : « Peut-être aura-t-elle cette capacité d'avoir un éveil spirituel que nous n'avons pas réussi à avoir et qu'elle va se transformer en un grand Bouddha ? »

Je ne serai pas aussi optimiste mais je ne rejetterai pas l'outil en bloc pour autant. Car en lui confiant la tâche de démêler les nœuds de mes incohérences, il me laisse tout le loisir de chercher les petites bêtes et d'affiner mes angles d'attaque. 

J'aime les défis et il n'y a pas de meilleur carburant pour brûler la sinistrose ambiante que de montrer à la machine de quel bois on se chauffe. 

Souffler n'est pas jouer. C'est en lui damant les pions que l'on prend l'ascendant. La machine ne remplacera pas les humains… souverains. Les autres ? Ils remplaceront la machine. Regardez autour de vous : c'est déjà le cas.

Notes et références

  1. ^  Source : L’OCDE publie les résultats de l’enquête PISA.
  2. ^ Source : Les détecteurs d'IA pensent que la Constitution américaine a été rédigée par une IA.

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Les Armées psychorigides

Comme disait Coluche, « on ne fait pas d'aveugles sans casser des yeux ». Moi, je préfère les omelettes — avec les coquilles ! Parce que passer sa vie à surveiller chaque mot, polir chaque phrase et positionner chaque virgule stratégique avec les émojis qui vont bien, pour ne pas déclencher de tsunami chez les egos fragiles, à la longue, c'est épuisant.

Vous savez, ces êtres « centriques » qui se sentent « agressés » par la moindre nuance d'analyse qu'ils assimilent à une attaque en règle contre leur petite personne. Car bien sûr, ils sont suffisamment importants dans votre « non-vie » pour que vous mobilisiez toute votre ardeur et votre attention à les cibler — vous les « agents de la Matrice », les « je-sais-tout » ou « je-sais-quoi », pour faire court.

Les mêmes qui, par ailleurs, ne ressentent absolument pas la moindre gêne à vous asséner leurs « vérités » avec la délicatesse d'un 33 tonnes. C'est même la grande tendance du moment sur les réseaux sociaux : la victimisation sélective. La règle est simple : « Moi, j'ai le droit de critiquer et de piétiner tes certitudes mais pas toi. » La raison invoquée est du niveau cour de récré. Et la réciprocité ? Connais pas.

Quel cirque ! Et c'est sans parler du Monsieur Loyal de service, qui n'a évidemment de loyal que le nom. Il gère l'arène, fait les annonces, prêche la bienveillance et l'écoute, mais dès que la performance sort du liking compulsif, il n'hésite pas à lâcher ses fauves — ses armées psychorigides.

Dutronc avait raison : « Dans la vie, il n'y a que des cactus. Moi, je me pique de le savoir. Aïe ! aïe ! aïe ! ouille ! aïe ! aïe ! aïe ! »

J'espère que cette petite chanson faussement légère aux saveurs acidulées et le clip qui l'accompagne vous plaira. J'y ai mis tout mon cœur sans le concours d'une IA (excepté la musique, bien sûr).

Les Armées psychorigides

Passer sa vie à marcher sur des œufs
À ménager les egos vertueux
Fragiles
Fragiles

Tourner tout autour des pots
À s'en faire des nœuds au cerveau
Agiles
Agiles

Là-bas sur la toile des réseaux
Sur mon fil, je tombe de haut
Au bruit sourd des échos du vide
Des armées psychorigides

Là-bas sur la toile des réseaux
Défilent les messages viraux,
Les mantras impavides
Des armées psychorigides

Et sur ma corde de funambule
Suspendue au-dessus de ces bulles
Fragiles
Fragiles

Toujours à jouer les acrobates
Entre humains et automates
Hostiles
Hostiles

Là-bas sur la toile des réseaux
Sur mon fil, j'endure les assauts,
Les délires perfides
Des armées psychorigides

Là-bas sur la toile des réseaux
J'observe la valse des egos
Des libres-penseurs aux guides
Des armées psychorigides

Là-bas sur la toile des réseaux
Sur mon fil, je tombe de haut
Au bruit sourd des échos du vide
Des armées psychorigides

Là-bas sur la toile des réseaux
Défilent les messages viraux,
Les mantras impavides
Des armées psychorigides

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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