Six de corbeau

Comme évoqué dans ma chronique précédente, cette nouvelle série en deux volets de Leigh Bardugo, également située dans le Grishaverse, remplit bien toutes les promesses que la Saga Grisha n'avait pas su entièrement tenir. Et un peu plus que cela même : c'est un véritable coup de cœur !

Le diptyque Six of Crows, qui aurait dû être traduit par Six de corbeau — une référence aux jeux de cartes et au Crow Club, le tripot dirigé par Kaz Brekker — se situe deux ans après les événements de la Saga Grisha (contrairement à l’adaptation télévisée sur Netflix qui les mettait en parallèle en s’écartant beaucoup de l’intrigue originale) et se concentre principalement sur Ketterdam, capitale de l’archipel de Kerch, inspirée de la République néerlandaise du XIXe siècle, avec une certaine influence de New York (New Amsterdam), de Las Vegas et du Londres victorien.

Leigh Bardugo, 2015 - Milan - 1248 pages

Bienvenue dans la cité corrompue

Les bas-fonds de Ketterdam s'organisent en gangs rivaux. L'homme le plus ambitieux et le plus jeune de la pègre est Kaz Brekker : aussi brillant que mystérieux, aussi charismatique que dangereux, et surtout, connu pour être un voleur hors pair. Prêt à tout pour de l'argent, il accepte la mission du riche marchand Van Eck : extraire un savant shu du Palais de Glace à Fjerda, réputé imprenable. Ce prisonnier est l'inventeur du jurda parem, une drogue extrêmement addictive et meurtrière, multipliant sans limite les pouvoirs des Grishas. Tombée entre de mauvaises mains, elle risque d'engendrer un chaos irréversible.

Pour ce casse du siècle à la Ocean's Eleven sur fond de Game of Thrones (dixit l'autrice), Kaz, surnommé ironiquement Dirtyhands (« mains sales ») alors qu'il ne quitte jamais ses gants, réunit une main gagnante : une espionne défiant les lois de la gravité, un fugueur des beaux quartiers, un tireur d’élite accro au jeu, un soldat assoiffé de vengeance, et une Grisha aux pouvoirs exceptionnels.

Le récit s'organise autour des différents points de vue des Corbeaux, cette bande hétéroclite d'ados brisés, qui ne se ressemblent en rien au premier abord, mais sont animés par un élan commun : prendre leur revanche sur la vie.

Les corbeaux se souviennent des visages humains. Ils n’oublient pas ceux qui les ont nourris, qui se sont montrés bons avec eux. Pas plus que ceux qui leur ont fait du mal.

En plus d'apporter une densité psychologique essentielle à la compréhension des personnages et de leurs interactions, en nous faisant entrer dans leur tête, ce choix de narration permet à l'autrice d'occulter certains détails afin de ménager les effets de surprise lors des nombreux retournements de situation. 

Malgré ces incursions dans leur passé et leurs blessures, le récit ne connaît pour autant aucun temps mort et conserve un rythme soutenu. Car à Ketterdam, il n'y a finalement pas que les coups qui se négocient : tout a un prix. Même les gens.

Quand tout et chacun a un prix

Ketterdam est littéralement une ville fondée sur le commerce, mais où la logique marchande finit par englober jusqu'à l'être humain.

Kerch était bâtie sur le commerce, jusqu’à tolérer le commerce d’êtres humains. 

Les jeunes Grishas arrachés à leur famille, dans leur pays d'origine, par les trafiquants d'esclaves kerch, sont vendus aux maisons closes de Ketterdam ; d'autres, fuyant la guerre civile à Ravka, se retrouvent exploités différemment, sous couvert de contrats et de dettes irremboursables. Et plus l'on paie, plus l'on se croit propriétaire de l'autre.

La Ménagerie était une des maisons closes les plus chères du Barrel, mais ses clients ne se montraient pas plus gentils que ceux qui fréquentaient les bordels bon marché ou les allées sombres. D’une certaine façon, ils étaient bien pires, comme finit par le comprendre Inej. Quand un homme dépense autant d’argent, lui avait expliqué Caera, la Kaelish, il pense qu’il a tous les droits.

Un enfant inapte à prendre la succession de l'empire commercial ? Aucun souci : on s'en débarrasse comme d'un appareil défectueux et on en conçoit un autre en remplacement. 

Bien-pensance écœurante et corruption vont de pair. La richesse appelle l'impunité. Le conseil des marchands gouverne au nom de la prospérité avec la bénédiction des dieux. Toute ressemblance avec notre société actuelle ne semble pas vraiment fortuite.

Le ministre de Ghezen avait beau condamner l’esclavage devant l’autel, la ville prospérait grâce aux impôts collectés dans les maisons closes. Combien de membres de cette congrégation employaient des gamins qui parlaient à peine kerch pour astiquer leur parquet et laver leur linge contre un salaire qui n’épongerait jamais leur dette ?

In te, Domine

Parce que les dieux ne sont pas simplement figuratifs dans cette série. Chaque société du Grishaverse possède ses croyances, et celles-ci peuvent servir à justifier des comportements qui n'ont finalement pas grand-chose — pour ne pas dire rien — de sacré.

Ainsi, là où dans la Saga Grisha, Leigh Bardugo interrogeait la manière dont la foi transforme les individus en saints ou en monstres, dans Six of Crows, elle va bien plus loin en montrant comment les croyances peuvent devenir le vernis moral d'un système profondément corrompu.

Gloire à Ghezen qui marque de sa Main sacrée le commerce.

Pas uniquement à Kerch, mais également à Fjerda, où la foi sert à nourrir et justifier la haine.

Les hommes que vous avez devant vous sont la nouvelle génération de drüskelle, l’ordre saint chargé de protéger la nation souveraine de Fjerda en éradiquant votre espèce.

In te, Domine. Qui domine réellement ? Djel à travers les Drüskelle, ou les Drüskelle au nom de Djel pour justifier leur barbarie ?

Car la haine est un poison. Un feu dévorant qui consume de l'intérieur et demande sans cesse à être nourri, tel un démon insatiable, exigeant toujours de nouvelles offrandes pour le maintenir sous contrôle.

Un contrôle illusoire qui enferme dans une spirale de violence et de souffrance jusqu'à l'implosion du réceptacle. L'enfer est une prison intérieure que l'on porte en soi.

Ces prisons que l'on porte en soi

Quelles blessures avait exploitées chez lui son commandant pour le rendre si haineux?

Parmi tout ce qui asservit et maintient prisonnier, la haine est rarement innée. Elle provient souvent d'une blessure exploitée pour nourrir cette dépendance.

Ainsi derrière la haine envers les Grishas, il y a aussi, comme nous l'avions évoqué dans la chronique sur la Saga Grisha, l'envie, le sentiment d'être privé de quelque chose et le besoin de détruire ce que l'on ne peut posséder : « À quoi bon servir Djel si vous voyez son pouvoir chez quelqu’un d’autre et que vous ne pourrez jamais posséder ce pouvoir vous-même ? »

Et bien sûr, la drogue en tant que poison littéral — le jurda parem, qui modifie les perceptions et altère la chimie du corps jusqu'à sa totale destruction : « Une fois que la drogue n’agit plus, le corps du Grisha est diminué et le besoin d’en prendre est intense. Totalement compulsif. »

Mais la dépendance ne naît pas seulement d'un poison, réel ou métaphorique, qui asservit. On peut également être prisonnier de ce qui donne momentanément l'impression de reprendre le contrôle. 

Ainsi les personnages passent leur temps à chercher à se libérer de quelque chose tout en étant eux-mêmes enfermés dans leurs blessures, leurs obsessions ou leurs besoins, qu'ils tentent d'anesthésier ou de canaliser : la violence pour les gangs, le jeu pour Jesper ou la vengeance pour Kaz. « Brekker, le Spectre, et leur petite cour de voyous. Un groupe sans peur, féroce et plus assoiffé de vengeance que d’or. »

Et bien sûr, la plus puissante de toutes : la peur — tout particulièrement celle de la mort.

Zoya disait que la peur est un phénix. Tu peux la regarder se consumer un millier de fois, et pourtant, ça ne l’empêchera pas de revenir.

Pas de sanglots, pas de tombeaux

La devise des Corbeaux est un rappel cynique de leur invisibilité aux yeux de la société. Des laissés-pour-compte qui tentent d'exister, tant bien que mal, dans les zones grises du non-droit de la lie, et qu'à leur mort, on entasse, tels des rebuts (les Dregs) dans une barge funéraire.

Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne. Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir quelque chose de lui.

« Arrête de traiter ta douleur comme si elle ne provenait que de ton imagination » conseille Inej à Jesper. « Si tu acceptes que ta blessure est réelle, tu pourras la guérir. » 

Ce n'est qu'en acceptant de regarder le Réel avec lucidité que l'on peut s'affranchir de l'illusion.

Les blessures et les cicatrices ne sont pas l’apanage des laissés-pour-compte. Les rois aussi en portent, comme le suggère déjà King of Scars, le prochain volet du Grishaverse dont je viens tout juste d’entamer la lecture.

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Ne jetez pas le bébé avec l'eau du bain !

La spiritualité New Age nous enseigne que nous avons choisi. Qu'il n'y a pas de fatalité. Que nous sommes responsables de tout ce qui nous arrive. Elle appelle ça « empowerment ». Une promesse de reprise de souveraineté où l'on nous fait croire que, puisque nous sommes à l'origine de nos « malheurs », nous avons aussi le pouvoir de « changer la donne ».

Sur le papier, c'est génial. Mais dans la pratique, il y a un hic. Un piège de taille.

En effet, si l'on part du principe que nous évoluons dans une vaste simulation (une matrice structurée et non un hasard cosmique), l'idée selon laquelle nous serions les auteurs de notre programmation est une illusion stérile. Une impasse qui nous conduit à nous épuiser dans une boucle sans fin. Nous ne sommes pas l'action, mais la réaction.

Et tandis que nous nous débattons dans la culpabilité, le découragement, que nous déployons une énergie considérable à tenter de « réparer », tout en acceptant notre sort comme du « karma à purger », nous ne faisons qu'activer les dynamos du système, tels des hamsters dans des cages aux barreaux invisibles. En croyant travailler à notre libération, nous fournissons simplement le carburant émotionnel — le fameux loosh — qui maintient la simulation sous tension.

D'un côté, on cherche un drame ésotérique derrière la moindre douleur pour nous vendre du décodage et de la culpabilité. De l'autre, en réaction, certains préfèrent rejeter tout dogme en basculant dans un mécanisme froid où le corps ne serait plus qu'un véhicule à passer au contrôle technique, niant au passage ce que la science elle-même reconnaît sur les liens entre le psychisme, le stress et l'organisme.

Passer d'une croyance aveugle à un cynisme d'ingénieur déshumanisé n'a rien d'une émancipation. Bien au contraire, c'est juste échanger un masque pour un autre. Les extrêmes ne sont, encore une fois, que des pôles activés pour alimenter le circuit. Le Réel est ailleurs.

Alors que faire ?  

Mauvaise question ! N'attendez pas de solutions extérieures. Prenez conscience et activez votre propre réflexion. Sans basculer dans les clichés éculés, rien n'est jamais tout blanc ou tout noir. Alors ne jetez pas le bébé avec l'eau du bain sous prétexte que tout est corrompu. 

Proposer une méthode clé en main pour flatter un ego spirituel ou jouer au maître à penser serait une totale imposture de ma part. Je n'ai d'ailleurs aucune solution à vous offrir — simplement un constat. Vous donner des réponses toutes faites ne ferait que me substituer à vous et alimenter le système. À terme, cela ne pourrait être que nuisible pour vous comme pour moi.

Faites-vous enfin confiance et laissez votre discernement faire la part des choses.

Ce travail de tri ne relève pas de votre mental (qui est lui-même un programme chargé de douter et d'analyser), mais de votre esprit. Nul besoin de méditation ni de longues introspections : il s'agit de ces quarts de seconde qui frappent comme des éclairs. Ces fulgurances de clarté brute qui tranchent le décor avant même que le mental n'ait le temps de s'interposer pour interpréter.

Osez sortir de vos chambres d'écho pour entendre le silence du Réel.

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Passer à autre chose — mais quoi ?

En ces temps troubles et incertains, la plupart des gens sont noyés dans la confusion et l'anxiété et ne savent plus à quel saint se vouer. Ce qui est pain béni pour les maîtres à penser de tout poil. Sachez qu'il n'y a aucune honte à se faire piéger. Le tout est de savoir accepter nos moments d'égarement et de passer à autre chose. 

Autre chose, oui, mais quoi ? 

Car passer de la dévotion à une figure spirituelle ou un gourou vers la dépendance à une IA pour penser à notre place, ou bien rejeter le New Age pour sauter à pieds joints dans un nouveau dogme faussement scientifique, ce n'est pas se libérer d'une emprise : c'est simplement changer de discours ou de maître. 

La question à se poser est de savoir si nous avons vraiment développé notre discernement ? Ou bien juste remplacé une béquille par autre ?

En outre, quand un dogme ou un outil extérieur commence à penser pour nous, il intègre toujours son propre bouclier, qualifiant toute critique de « dissonance cognitive », d « attaque matricielle » ou de « réaction égotique », voire « animique ». Et au final, l'individu s'interdit d'analyser la cohérence des faits par peur d'être « invalidé ».

Mais reconnaître un piège factuel, ce n'est ni être une victime ni être en dissonance cognitive : c'est juste faire preuve de bon sens.

La véritable autonomie ne consiste pas à adopter un jargon complexe pour se donner l'illusion du savoir, ni à redéfinir les mots du dictionnaire à sa convenance. Elle commence le jour où l'on n'a plus besoin d'aucun filtre ni d'aucun intermédiaire — qu'il s'agisse d'une entité, d'une IA ou d'un concept propriétaire — pour valider ce que l'on observe par soi-même.

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La Saga Grisha

Après une sévère indigestion de thrillers domestiques à deux balles, vite lus vite oubliés, me plonger dans le Grishaverse de Leigh Bardugo fut une véritable délectation. Cet univers riche, que j'ai découvert grâce à la série Netflix Shadow and Bone, fait l'objet d'une trilogie et de deux duologies accompagnées d'une poignée de recueils de nouvelles et d'un roman graphique. Un monde imaginaire qui s'inspire principalement de l'Europe du début du XIXe siècle, notamment de la Russie tsariste pour Ravka dans laquelle se déroule l'action de la saga Grisha.

Les Grishas sont considérés comme des sorciers alors qu'eux-mêmes voient leurs capacités — qu'ils appellent Petite Science —  comme des extensions du monde naturel car ils ne peuvent rien créer, seulement utiliser et modifier ce qui existe déjà. À la fois craints et vénérés, ils sont au service du royaume déchiré par les guerres, officiant au sein de la Seconde Armée sous les ordres du Darkling, un invocateur de ténèbres. Ravka est maudite. Elle est coupée en deux du nord au sud par le Fold, une bande d'obscurité maléfique peuplée de volcras, des créatures monstrueuses qui se nourrissent de chair humaine.

C'est en traversant cette Non-Mer avec la Première Armée, pour ravitailler l'est du pays, coupé de ses zones portuaires, qu'Alina, une jeune orpheline et cartographe, découvre son pouvoir d'invocatrice de lumière en voulant sauver la vie de son ami d'enfance, Mal. Une découverte qui va chambouler son destin et celui de la nation toute entière. Car que fait-on de ce que l'on ne comprend pas ? On le craint, on le combat… ou bien on le transforme en objet de vénération. Et dans le Grishaverse, ces trois réactions peuvent parfois se confondre.

Leigh Bardugo, 2012 - Milan - 1216 pages

Otkazat'syas et Grishas

Alina passe du statut de citoyenne ordinaire à celui de Grisha et découvre les coulisses du Little Palace où sont formés et entraînés les membres de la Seconde Armée, perçue comme une élite par les masses ravkanes.

Je retins une chose, néanmoins : le mot que les philosophes employaient pour décrire les gens nés sans don de Grisha. Otkazat’sya ou « les abandonnés ». Les orphelins, en somme.

Certes, le terme Otkazat'sya employé par les Grishas pour désigner les « sans don » en dit long sur la manière dont cette minorité perçoit la majorité. Mais cette distinction fonctionne dans les deux sens, établissant ainsi une zone de gris qui permet de mieux saisir les motivations et les enjeux des forces en opposition. Car si les Grishas se considèrent comme une catégorie à part, leur différence devient également, aux yeux des autres, une source de méfiance et de peur, au point d'en faire des tares à éliminer : « Quand ils avaient trop bu, certains nobles exprimaient ouvertement leur opinion. Pour eux, tous les Grishas devraient être parqués et exécutés. »

En dehors de Ravka (et pour une raison bien particulière que je ne peux dévoiler au risque de divulgâcher l'intrigue), les réactions vont du rejet à la persécution, en passant par l'exploitation, l'esclavage et les expérimentations, mais le mécanisme reste le même : l'autre devient une chose parce qu'il est différent. Une différence qui fait à la fois peur et envie.

La plupart des transfuges grishas finissaient à Novyi Zem. Hormis Ravka, c’était le seul endroit où ils ne risquaient pas de devenir l’objet des expérimentations scientifiques de chercheurs shus ou d’être brûlés par les chasseurs de sorcières fjerdans. Pourtant, ils devaient rester prudents et utiliser leur pouvoir avec discrétion. Les Grishas étaient des esclaves recherchés et les commerçants kerch peu scrupuleux étaient connus pour les enlever et les vendre à des enchères illégales.

L'ordre des Drüskelles fjierdans pousse cette logique jusqu'à la caricature en justifiant leur barbarie au nom de la foi, alors même que leur comportement contredit les principes moraux qu'ils prétendent défendre : « Il y a des chasseurs de sorcières qui ne mangent pas de viande, ne portent pas de chaussures en cuir et ne tueraient pas une araignée, mais qui brûlent vivants des Grishas sur des bûchers. »

La Vie des Saints

Mais la foi ne sert pas uniquement à désigner un ennemi. Elle peut aussi fabriquer un saint. Et lorsqu'Alina devient à son tour l'objet d'un culte, la frontière entre croyance, dévotion et manipulation devient beaucoup plus trouble.

Les paysans adorent leurs saints. Ils ont soif de miracles. Et pourtant, ils n'aiment pas les Grishas.

On ressort ici les bons vieux clichés polarisants du bien et du mal, de l'ombre et de la lumière. Alina, devient l'élue, cible d'une représentation collective sur laquelle se projettent l'espoir, la peur, la foi et le besoin de miracle : « La limite est mince entre la peur et la vénération. »

Sacraliser une personne n'est finalement pas si différent de la diaboliser. Dans les deux cas, l'être humain disparaît derrière le symbole. En témoigne le récit du martyre de Sankt Ilya, noyé dans la rivière par les villageois pour avoir ressuscité l'enfant de l'un des leurs après un tragique accident de labour : « Peut-être que ce n’était pas que l’horreur et la justice qui les guidaient, mais la colère également. »

Et cette prétendue dévotion envers Sankta Alina prend elle aussi des allures de prédation : « Les corps poussaient, se battaient pour prendre leur place sur moi. Mes pieds perdirent contact avec le sol. Je hurlai quand on m’arracha une mèche de cheveux. Ils allaient me déchiqueter. »

La foi ne se contente pas de fabriquer des saints. Elle peut également devenir un puissant instrument de mobilisation collective, en bien comme en mal, jusqu'à transformer le sacrifice en vertu et la mort en récompense. Comme le résume l'Apparat : « Ils feront la guerre sans peur et mourront heureux. Il n'existe pas de pouvoir plus grand que la foi, et il n'existera pas d'armée plus puissante qu'une armée guidée par elle. »

L'Hérétique noir

Qu'est-ce qui est infini ? L'univers et la cupidité de l'homme.

La convoitise du pouvoir ne vient pas uniquement de ceux qui ne l'ont pas. Ceux qui le détiennent peuvent, eux aussi, finir par en désirer davantage comme l'illustre le parcours du Darkling que l'injustice a transformé en justicier aveugle jusqu'à commettre l'irréparable. Au départ, son intention était pourtant noble et légitime : protéger les Grishas, longtemps persécutés et contraints de vivre dans la peur : « Nous serions Ravkans, et pas juste Grishas. Ce rêve était le socle de la Seconde Armée. »

Mais à force de vouloir protéger les siens, la frontière entre défense et domination finit par se brouiller. Et lorsque le pouvoir sur la matière ne suffit plus, reste la tentation d'aller puiser dans l'interdit : le Merzost.

En ravkan, on employait le même mot pour magie et abomination. Selon la base de la théorie grisha, on ne pouvait pas créer à partir de rien. Mais c’était un principe de la Petite Science. Merzost, c’était différent : il s’agissait d’une altération dans la conception au cœur du monde.

Cependant, il serait trop facile de réduire le Darkling à l'incarnation des ténèbres face à l'invocatrice de lumière. Sa trajectoire est aussi celle d'un homme façonné par la persécution, la peur et la colère, qui finit par reproduire à son tour une partie de la violence qu'il cherchait à combattre. Et là, on voit bien à quel point la fiction rejoint la réalité matricielle. La souffrance explique certes les actes mais ne les justifie pas.

L'ombre et les os

Derrière son apparente opposition entre lumière et ténèbres, la saga Grisha interroge finalement notre rapport au pouvoir, à la différence et à la foi. Il est toutefois dommage que le côté romantasy et les sempiternelles tergiversations de l’héroïne l’emportent trop souvent sur le reste de l’intrigue, au risque d’en casser la fluidité. 

Le personnage du Darkling aurait également gagné à être davantage approfondi et présent dans l’histoire. Mais mon jugement est sans doute faussé par l’excellente interprétation de Ben Barnes dans l’adaptation télévisée qui, une fois n’est pas coutume, rend justice au récit, même si elle ne le respecte pas à la lettre.

Je trouve par ailleurs que combiner la trilogie Grisha à la duologie Six of Crows était une idée brillante, même si Netflix a finalement décidé d’annuler la série après deux saisons. Heureusement, Six of Crows, que je suis actuellement en train de lire, remplit pour l’instant toutes les promesses que la saga Grisha n’a pas su entièrement tenir.

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Sans déc ?!

Face à ses frais d'hébergement, Crowdbunker a décidé, sans préavis, de faire le ménage et de supprimer les vidéos qui ne sont pas soutenues financièrement. Une décision logique sur le plan économique, mais compliquée à gérer quand on crée du contenu gratuitement et qu'il faudrait en sus payer pour l'héberger.

Cela n'étant pas possible pour moi, je me retrouve au pied du mur. J'ai donc simplement réagi en rappelant que le travail bénévole demande déjà un temps considérable, et que cette situation posait une vraie question sur la pérennité de nos partages. 

Et là, surprise ! Au lieu d'un échange constructif, voici la réponse totalement hors sol que j'ai reçue : 

« Et bien votre vie personnelle va passer à la trappe alors ! Si vous en avez une, vous ne croyez pas ? Après chacun gère son temps comme il l'entend. Vous pouvez aussi vendre toutes vos affaires, votre logement éventuel, faire la manche et vous fouetter... A un moment je pense qu'il est bon de savoir trouver un équilibre personnellement... bonne journée »

Remarquez bien la réaction qui ne cherche même pas à être drôle et qui consiste à caricaturer le propos, attaquer la personne sur sa vie privée et lui expliquer poliment qu'elle a « un problème d'équilibre » ou « qu'elle n'a pas de vie ». Toujours et encore ce bon vieil hosto qui se fout de la charité. 

Entre l'envie de citer Audiard ou l'inspecteur Harry, des cons qui osent tout aux opinions qui sont comme les trous du cul (désolée pour la vulgarité, je ne fais que citer), j'aurais plutôt tendance à me prendre pour Obélix quand il voit des Romains. Après tout, quitte à me tendre un fouet…

Rassurez-vous, je suis restée courtoise et je lui ai renvoyé son hypocrisie en lui souhaitant également une bonne journée (qui je l'espère aura été à la hauteur de sa bassesse).

Un cas classique de bienveillance apparente qui, en réalité, cache une profonde toxicité et une forme de nombrilisme malsain.

Ce genre de cynisme cruel témoigne d'un besoin désespéré de croire que la vie est « juste » et que si quelqu'un galère, c'est forcément de sa faute. Une manière de se rassurer sur son propre sort en rabaissant l'autre.

Ce type de personnage se revendique souvent résistant, spirituel ou éveillé. Pourtant, au delà des formes et des ressentis, ce jugement froid et cette absence totale d'empathie portent la même signature vibratoire que la prédation qu'ils prétendent combattre. 

Et bien sûr, leur faire remarquer vous fera immanquablement taxer d'hypersensible qui se fait des films. Imparable ! Il y a même un terme pour ce genre de manipulation : le « gaslighting » ou l'enfumage.

Le véritable équilibre (puisqu'il en parle) ne consiste pas à imposer sa définition du succès aux autres. Il commence par le respect du chemin de chacun, sans jugement et sans fausse compassion. 

Les mots tranchants attisent certes les blessures, mais ils ne percent pas le brouillard de l'ignorance. 

La lumière de l'esprit, elle, n'a pas besoin d'éclipse pour briller.

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Cœur de glace

Petite pause estivale : je vous propose une recette gourmande, saine et peu calorique, que vous pourrez réaliser vous-même sans sorbetière. Un vrai délice !

Ingrédients

Pour 8-10 portions :

Crème glacée

-  150 g noix de cajou
-  90 ml crème de coco à 21%
-  20 g huile de coco
- 1½ cuil. à soupe beurre de cacahuète
- 1½ cuil. à soupe sirop d'agave

Nappage

- 125 g chocolat noir
- 1 à 2 cuil. à soupe huile de coco

Réalisation

Laisser tremper les noix de cajou la veille ou au moins une heure dans de l'eau bouillante puis égoutter.

Transférer dans un saladier ou un bol à mixeur avec les autres ingrédients et mixer pendant plusieurs minutes jusqu'à obtention d'une crème onctueuse mais non liquide.

Verser dans des moules en silicone et laisser durcir au congélateur pendant quelques heures.

Faire fondre le chocolat au bain-marie. Ajouter un peu d'huile pour une substance bien fluide.

Démouler les glaces et les tremper dans le chocolat pour bien les recouvrir. Les sortir avec une fourchette et les disposer sur une feuille de papier sulfurisé.

Attendre quelques minutes que le chocolat ait bien durci et remettre sans attendre au congélateur.

Pour déguster, il est préférable de les sortir au moins un quart d'heure avant.

NOTE : Vous pouvez adapter en essayant d'autres parfums. Pour ma part, j'ai testé l'arôme praliné (avec de la purée de noisettes) et café (avec du café fort) mais je préfère de loin le goût un peu caramélisé de la cacahuète.

Pour les moules, j'en ai également testé plusieurs formats et il s'avère que ceux pour les barres de céréales sont les plus pratiques faute de disposer de moules à esquimau avec les bâtonnets en bois qui vont bien. 

Bonne dégustation !

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La Treizième Heure

Treize vallées silencieuses s'étendent dans la brume,
Peuplées de promesses
Et d'esprits que nous avons portés aux nues,
Mais qui ne sont que les spectres
De ceux que nous avons blessés le plus,
Et qui hantent ces lieux de leurs lamentations.

"Broken Heart (Thirteen Valleys)", Big Country (1988)

Nombre maudit selon les uns, magique selon les autres, le 13 est indéniablement porteur d'une symbolique occulte puissante. 

Pour les alchimistes, il peut changer le plomb (Saturne) en or (le Soleil), la matière en lumière. 

Les kabbalistes l'associent à la lettre hébraïque Mem, la Grande Mère ou Mater — la matière. 

Et pour les taromanciens, il correspond à l'Arcane Sans Nom (en analogie avec le signe du Scorpion, censé recouvrir en partie le treizième signe caché du zodiaque). Dans les versions plus modernes du Tarot de Marseille, il s'agit de la carte de la Mort, qui n'est qu'un changement d'état, une transformation — et pour les occultistes, la purification.

Plus prosaïquement, ce blog fête aujourd'hui (jour de Transfiguration) ses treize ans d'existence. Après avoir bouclé la boucle des douze cycles à observer les mécanismes de l'illusion, franchir le cap de la treizième année n'a rien d'un hasard. C'est le moment exact où l'on brise le cercle pour s'en extraire, transformant les croyances de plomb en silence d'or — la voix de l'Esprit. 

Treize heures, treize hors — le trésor.

Mais treize, c'est aussi le nombre de muscles qu'il faut pour sourire — contre quarante-sept pour froncer les sourcils. 

Peut-être que le véritable trésor est là : observer la comédie de ce monde avec la légèreté de ceux qui ne s'en laissent plus conter. 

Merci d'en être.

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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Livre d'or

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