Comme je l'évoquais dans 2025, l'odyssée des pages, le souci avec les séries littéraires est souvent l'essoufflement et l'enlisement de l'intrigue qui retombe généralement comme un soufflé lors du grand final. La septologie de la Tour sombre de Stephen King constitue un très bon exemple de ce phénomène, auquel la saga Harry Potter de J.K. Rowling est un parfait contre-exemple. Dans la première, l'auteur se laisse porter sans trop savoir où il va. Dans la seconde, son imagination est canalisée dans un plan de route suffisamment élaboré pour éviter à l'inspiration de trop s'éloigner de l'arc narratif principal au risque de perdre les lecteurs en chemin.
Parue il y a dix ans, la trilogie Lady Helen est l'exception qui confirme la règle et entre dans la seconde catégorie de la cohérence narrative et de l'évolution maîtrisée avec brio du début à la fin. C'est pour moi un immense coup de cœur que je souhaitais partager sans attendre.
Romance à la Jane Austen et fantasy noire
Pour planter le décor, son autrice, l'australienne Alison Goodman, la voit comme un croisement entre Orgueil et Préjugés et Buffy contre les vampires. Un roman de mœurs teinté de fantasy noire.
Sur son site, elle explique comment, avant de se lancer dans l'écriture des trois tomes, elle a passé huit mois à lire des ouvrages et regarder des documentaires sur la Régence anglaise (1811-1820) qui fut une époque d'excès pour l'aristocratie mais également une période d'incertitude engendrée par les guerres napoléoniennes, la Révolution française et le régime de la Terreur à l'aube de la révolution industrielle et des révoltes sociales qui l'accompagnent.
Plus spécifiquement, pour le premier livre, le Club des Mauvais Jours, elle a étudié le Londres de la Régence et ce que l'on appelait « la Saison », qui correspondait à la session parlementaire de janvier à juin. C'était, écrit-elle, « la saison sociale la plus animée et la plus importante, durant laquelle les jeunes femmes faisaient leur entrée dans la bonne société et sur le marché du mariage ».
Pour le second, le Pacte des Mauvais Jours, ses recherches l'ont conduite à la station balnéaire de Brighton et la saison sociale estivale, tandis que le troisième, l'Ombre des Mauvais Jours, est entièrement consacré à la station thermale de Bath et à la saison sociale hivernale.
Lady Helen Wrexhall est donc une jeune aristocrate anglaise qui s'apprête à être présentée à la cour de la reine Charlotte — moment crucial pour son avenir social et matrimonial. Elle vit sous la tutelle d'un oncle très collet monté — sorte de Vernon Dursley de la Régence — et d'une tante bienveillante qui la considère comme sa propre fille. Orpheline depuis un naufrage qui a coûté la vie à ses parents, elle souffre en plus d'une réputation entachée par des rumeurs sulfureuses de trahison entourant sa mère.
Lord Pennworth exprimait souvent ses opinions sur les femmes et l'impiété en général, aussi bien chez lui qu'en public. Il était un admirateur de l'évangélique Hannah Moore, mais contrairement à cette dame modérée il cultivait une religion bilieuse et agressive. Sa violente campagne contre les maisons de tolérance avait attiré sur lui l'attention des caricaturistes, lesquels l'avaient rebaptisé lord Anti-Coquin dans leurs dessins féroces. Lors d'une de ses incursions nocturnes dans les papiers de son oncle, Helen avait découvert une gravure publiée de Cruikshank le représentant. Elle avait dû se mordre les lèvres pour ne pas éclater de rire devant cet étrange portrait de lui en jeune coq bombant son poitrail imposant, avec ses yeux ronds exorbités et son visage rubicond arborant le même rouge arrogant que la crête dont sa tête était coiffée.
Abuseurs et Vigilants
Avant même sa présentation, la disparition d'une domestique l'entraîne vers une réalité cachée : Londres abrite des démons infiltrés dans toutes les strates de la société.
Entre en scène le beau et ténébreux Lord Carlston, revenu d'exil après avoir été soupçonné du meurtre de sa femme. Il appartient au Club des Mauvais Jours, une organisation secrète chargée par le ministère de l’intérieur de maintenir l’équilibre face à des démons viciés (et en surnombre), appelés Abuseurs.
Ces créatures, non sans évoquer les vampires (et les Archontes), se nourrissent de l’énergie vitale des humains et de leurs émotions — peur, violence, chaos, luxure. Elles vivent incognito parmi eux, engendrent une descendance destinée à leur servir d’hôte lorsque le corps qu’elles occupent devient compromis, et s’invitent jusque dans les soirées mondaines. D’aucuns, au sein même du Club, murmurent que Bonaparte pourrait être l’un des leurs. Tant que leur existence demeure ignorée, ils maintiennent le statu quo. Le monde surnaturel ne se tient donc pas à l’écart du réel : il coexiste avec lui, invisible pour la majorité.
Les Abuseurs ne sont pas de simples prédateurs livrés à leur instinct. Ils évoluent dans un cadre, un pacte, une forme d’équilibre négocié qui encadre leur violence sans jamais l’abolir. Ils peuvent survivre, se perpétuer, contourner la fin — toujours au prix d’autrui. Ce qui glace n’est pas seulement leur prédation, mais la sophistication du système qui la rend possible : une organisation où la survie des uns repose méthodiquement sur l’effacement progressif des autres. Leur menace dépasse l’individu. Elle infiltre les lignées, traverse les corps, laisse des traces qui ne s’effacent pas sans dégâts.
Ce ne sont pas seulement des monstres. Ce sont des stratèges de la persistance. La lutte n’oppose pas le Bien pur au Mal caricatural, mais deux forces contraintes d’agir dans un monde où chaque décision laisse des victimes.
Lady Helen découvre qu’elle est elle-même, par nature, membre de ce cercle — une héritière directe. Elle possède une énergie et des dons particuliers qui font d’elle une Vigilante et l’obligent à choisir : demeurer dans une existence ultra-codifiée, faite de privilèges et d’insouciance, ou basculer dans un univers plus stimulant mais infiniment plus dangereux, où la folie constitue un risque aussi réel que la mort.
Comment Lady Helen tient en haleine
Ce qui fait de cette série un « page turner » qu'on ne peut lâcher ne tient pas qu'à sa seule dimension fantastique. Le cadre historique parfaitement restitué constitue, à lui seul, une base solide qui rend les personnages plus vrais que nature — si parfaitement campés que la personnalité seule de l'antagoniste suprême m'a suffi à l'identifier comme tel alors que son identité n'est révélée qu'à la toute fin. À croire que les mots peuvent générer une vibration et rendre des personnages de fiction « réels ». Ce qui donne matière à réflexion quant à la nature de cette simulation, n'est-ce pas ?
Mais revenons à nos personnages — ou plutôt à ceux d'Alison Goodman.
L'évolution progressive de Lady Helen, de jeune fille fleur bleue de la haute société à tueuse d'Abuseurs et réveilleuse d'âmes, est fort bien amenée car, dès le départ, derrière une soumission apparente aux contraintes sociales oppressives pour les femmes de son époque, elle n'accepte jamais passivement son destin, s'instruit en cachette sur des sujets considérés « pas pour les dames » et lutte contre cette nouvelle identité que le destin lui impose. Son parcours est d'ailleurs autant intérieur que physique : il s'agit d'émancipation dans une société qui limite drastiquement les femmes.
Son mentor, Lord Carlston, incarne la figure du héros marginal, porteur du savoir interdit et moralement ambigu qui dérange la bienpensance. Il est entouré d'une aura de mystère, si bien qu'on ne sait jamais vraiment bien où il se situe tant la ligne est floue. Une sorte de Sirius Black qui ne serait jamais allé à Azkaban.
Helen devait avouer que lord Carlston était beau, d'une beauté dure et anguleuse qui faisait paraître les hommes autour de lui presque efféminés. Toutefois, le dessin de sa bouche trahissait une brutalité franchement repoussante. Sa peau arborait un hâle contraire à la mode — Andrew et tante Leonore avaient indiqué tous deux qu'il avait séjourné sur le continent —, et le marron de ses yeux était si foncé qu'il se confondait avec la pupille noire, ce qui leur donnait une expression impénétrable. L'effet était déconcertant. Son regard semblait sans âme, comme celui du requin naturalisé qu'elle avait vu à l'Egyptian Hall nouvellement ouvert. Un froid soudain fit frémir les épaules nues d’Helen. Un tel homme ne pouvait avoir une âme — c'était un meurtrier. Et peut-être un ravisseur. Elle serra plus fort dans ses doigts la pointe de l'éventail et la miniature. Il était temps, car sa tante se tournait vers elle pour lui présenter les deux hommes.
Sans oublier une galerie de personnages secondaires savoureux, faits d'ombres et de lumière, avec leurs qualités et leurs failles qui les rendent plus humains.
« Un certain nombre de personnages secondaires sont des personnages historiques que j'ai interprétés à ma façon, explique Alison Goodman, le régent lui-même, bien sûr, ainsi que la reine Charlotte et les princesses Mary et Augusta, Beau Brummell, lady Jersey, lord Byron, lady Caroline Lamb, lord Perceval et John Bellingham. Les événements autour de lord Perceval et de Bellingham sont authentiques, eux aussi : Bellingham a vraiment assassiné le Premier Ministre, et mon évocation des faits se fonde entièrement sur des articles de journaux et de magazines de l'époque, de même que ma description des meurtres atroces de la route de Ratcliffe. »
Même les « méchants » de l'histoire ont toujours une bonne raison de l'être. Ce sont ces nuances subtiles qui, à mon humble avis, la rendent si attachante, à tel point qu'une certaine nostalgie s'installe une fois la toute dernière page tournée.
Certes les membres du Club des Mauvais Jours sont retournés dans leur écrin d'immortalité sur l'étagère de notre bibliothèque mais les Abuseurs, eux, sont toujours bien là parmi nous. À nous d'exercer nos yeux de Vigilants et notre neutralité pour ne plus leur fournir de précieux loosh.
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