Il était une fois un cœur brisé

Dans 2025, l'odyssée des pages, je vous présentais la trilogie Caraval de l'américaine Stephanie Garber publiée en 2017. Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'une autre trilogie (de la même autrice) qui lui fait suite et que j'ai également pris beaucoup de plaisir à lire. Parue en 2021, Il était une fois un cœur brisé se déroule dans le même univers fantastique mais se concentre sur le destin d'une nouvelle protagoniste, très fleur bleue, dont le sens du discernement est exponentiellement inverse à son instinct de sauveuse hypertrophié — lequel relève davantage de l'inconscience compulsive que de l'héroïsme assumé et semble lui attirer tous les psychopathes de la terre. Parmi eux, le très « borderline » Jacks, alias le Prince de Cœur, déjà présent dans les deux derniers tomes de Caraval, et qui devient ici la figure centrale magnétique de la série.

Quand les contes de fées tournent au vinaigre

Alors que l'histoire précédente se terminait sur un triomphe et une résolution, celle-ci démarre sur un ton résolument plus sombre et ambigu. Stephanie Garber explique qu'en réalité, elle avait envie de raconter un conte de fée en y ajoutant un élément de crime : « Je pensais que ce serait amusant qu'une jeune fille résolve un meurtre tout en tombant amoureuse de la personne qu'elle soupçonnait en être l'auteur » dit elle.

Évangéline Fox  — dont le nom aurait logiquement dû être traduit en « Renard » pour les besoins de l'intrigue —  est un peu comme Cendrillon : orpheline, malmenée par une belle-mère cupide, et jalousée en secret par la fille de cette dernière. Naïve à la limite du caricatural, elle entretient une foi quasi-religieuse en l'existence des âmes sœurs, flammes jumelles, et autres mythes matriciels bien tenaces et piégeants comme l'Amour toujours avec un grand A. C'est donc l'effondrement lorsque, du jour au lendemain, elle découvre que son bien-aimé, pourtant si amoureux, s'apprête à épouser sa demi-sœur. 

Évangéline avait un don dès qu’il s’agissait de croire aux choses que les autres considéraient comme des mythes – les Fatalités immortelles, par exemple. Elle poussa la grille métallique. La porte elle-même était dépourvue de poignée, forçant la jeune fille à insérer ses doigts dans le minuscule interstice séparant son bord dentelé de la pierre noircie du mur. Le battant lui pinça les doigts, faisant jaillir une goutte de sang. Évangéline jura avoir entendu la voix brisée de la porte : savez-vous où vous mettez les pieds ? Il ne vous arrivera rien de bon. Vous en sortirez le cœur brisé. Mais son cœur était déjà brisé. Et elle mesurait les risques encourus. Elle connaissait les règles quand on visitait les églises des Fatalités.

Désespérée, elle conclut un marché avec le charismatique Prince de Cœur pour empêcher le mariage. Mais comme le veut le célèbre adage qui met en garde contre les souhaits, aussitôt exaucé, elle regrette son vœu. Heureusement, rien n'est jamais figé pour toujours dans le roc — pas même elle. Hormis le fait que rien n'est jamais gratuit non plus et que la seconde chance qui lui est offerte de repartir à zéro s'avère bien vite être un cadeau empoisonné aux saveurs aigres-douces. 

À l'instar du baiser mortel de Jacks le maudit dont le cœur a cessé de battre comme révélé dans Caraval. Car même si le cœur brisé du titre fait officiellement référence à Évangéline, il semblerait que celui de Jacks ait subi bien plus de dommages encore — et qui ont fait de lui une Fatalité — même si l'autrice demeure assez vague quant aux circonstances.

Stephanie Garber, 2021 - De Saxus - 1101 pages

Jusqu'où seriez-vous prêts à aller pour atteindre un bonheur éternel ?

Cette question, en ouverture du quatrième de couverture, résume à elle-seule l'enjeu principal de la série et en appelle plusieurs autres : qu'est-ce que le bonheur ? Qu'est-ce que l'éternité ? Et surtout pourquoi vouloir enfermer ainsi l'essence même de la vie — censée être le mouvement, l'impermanence — dans un état figé ?

Jacks est devenu immortel, on ne sait trop comment, suite à un drame amoureux lié à un maléfice dont il a été victime. Son cœur ne bat plus mais il a le pouvoir d'affecter celui des mortels. La malédiction qui a fait de lui une Fatalité n'est pas seulement affective, elle est ontologique. Le cœur est, rappelons-le, occultement parlant le symbole du noyau d'âme

Cette symbolique du cœur est toujours très présente dans les contes de fée. On pense notamment à celui de Blanche-Neige que la méchante reine avait ordonné au chasseur lancé à ses trousses de lui rapporter. Le cœur participe au mécanisme de captation. C'est un vecteur de mémoires et d'énergie vitale.

L’immortalité dans cette série est vampirique. Elle exige un prélèvement. Il est même question d'un arbre-vampire : « Quiconque est assez intelligent pour localiser l’arbre et assez courageux pour boire son sang devient immortel ». Au prix du sacrifice de la personne qu'on aime le plus. Mais la fin semble justifier les moyens. Même dans les contes.

Et au vu de tous les coups bas, maléfices lancés et autres tentatives de meurtres échouées (ou réussies), la quête de l'immortalité n'a rien de glorieux et rend carrément fou. Elle enferme dans des boucles et schémas sans fin dans lesquels la blessure originelle est rejouée à l'infini. Même lorsque la mémoire est altérée ou fragmentée, quelque chose persiste. Les trajectoires semblent se répéter. L'oubli n'efface pas la blessure : il la rend simplement plus opaque.

Ce que Jacks n'a pas dit

Si le cœur est un vecteur de mémoires et d’énergie vitale, Jacks en devient l’anomalie parfaite. Il ne possède plus le sien — du moins plus comme les autres — et pourtant il agit sur celui des autres. Il ne transmet pas seulement un désir ou une illusion : il réactive des blessures, des attentes, des héritages invisibles.

Jacks est sans doute l’un des personnages les plus réussis de Stephanie Garber. Il n'est pas sans rappeler un certain Archibald dans la Passe-Miroir de Christelle Dabos. En plus sombre et plus complexe.

Ce qui le rend fascinant, c’est que son apparente cruauté n’est pas gratuite comme son comportement pouvait donner à croire dans Caraval. Elle découle d’un mécanisme plus ancien. Il n’est pas seulement ambigu, il est le produit d’un système qui transforme les blessures en fonctions. L'archétype du tentateur lié au fruit défendu — les fameuses pommes blanches emblématiques au jus rouge sang qu'il croque en toute circonstance.

Il n’est pas seulement un séducteur tragique. Il est le point de cristallisation d’une mémoire qui dépasse les individus. Son apparente désinvolture tient davantage de l’armure que de l’indifférence. Lorsque l’on est condamné à survivre à ceux que l’on aime, l’attachement devient un risque. Aimer un mortel, pour un immortel, c’est accepter de perdre à tous les coups. 

Jacks ne joue pas avec les cœurs par cruauté. Il se protège d’un monde où toute promesse a une date d’expiration. À force de vouloir éviter la blessure, il la reproduit. Et c’est sans doute là la véritable malédiction : celle qui le voue à tuer toute femme qu’il embrasse si elle n’est pas son amour véritable.

« Chaque histoire possède un potentiel infini de fins »

Dès lors, une question s’impose : les personnages de cette série choisissent-ils réellement leurs actes, ou ne font-ils que rejouer des trajectoires déjà tracées ?

Entre malédictions, prophéties et sortilèges de divulgation — qui empêchent même de dire la vérité — la parole elle-même semble sous contrôle.

Les Valor, première famille royale du Grand Nord Magnifique, avaient conçu cette arche comme le passage vers un lieu appelé la Valory. Personne ne savait ce qu’elle recelait, car les contes du Nord n’étaient pas vraiment dignes de confiance, suite au sortilège qui les accompagnait toujours. Certaines histoires ne pouvaient s’écrire sans s’enflammer d’un coup, d’autres ne pouvaient quitter le Nord, d’autres encore se modifiaient à chaque fois qu’on les racontait, perdant toute fiabilité, lecture après lecture. Les deux récits concernant la Valory se contredisaient.

Les contes du Nord se déforment, s’enflamment, se contredisent et façonnent la réalité. L’histoire n’est plus un repère fiable : elle devient un instrument.

Là où Caraval exaltait l’illusion et la magie des apparences, cette trilogie en révèle les coulisses. Au Sud, à Valora, dominait la chaleur du spectacle ; dans le Grand Nord, le décor se refroidit et se durcit. Les arches ne promettent plus seulement l’émerveillement : elles ouvrent sur des luttes de pouvoir. Les objets magiques sont convoités, les alliances se négocient, et les rumeurs circulent plus vite que la vérité.

Les médias façonnent les réputations, fabriquent des coupables, condamnent sur des on-dit. L’enchantement cède la place à la stratégie.

Dans cet univers faussement enchanteur, saturé de récits contradictoires, de lignes de temps alternatives, d’amnésies, d’artefacts et de créatures mythiques, où certaines vérités ne peuvent être dites, Évangéline cesse enfin de croire aveuglément aux histoires qu’on lui raconte. Elle apprend à discerner, à observer, à relier les signes plutôt qu’à s’y abandonner.

En écho à Caraval, qui mettait en scène l’illusion comme spectacle, cette trilogie explore l’envers du récit : sa capacité à manipuler autant qu’à révéler. Les histoires peuvent tromper, masquer, orienter les regards — mais elles peuvent aussi devenir un levier d’émancipation. Tout dépend de celui ou celle qui les raconte, et de celui ou celle qui choisit d’y croire.

Derrière les bals, les malédictions et les serments éternels, la série interroge ainsi la puissance des narrations qui façonnent nos perceptions. Certes, l’ensemble reste une romantasy destinée à un public jeunes adultes, où la noirceur demeure adoucie par l’enchantement. Mais sous le vernis scintillant subsiste une question plus troublante : les histoires que nous nous racontons construisent-elles notre réalité, ou ne font-elles que la travestir ?

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