Je suis le Morse

Bienvenue en Absurdistan ! Vous vous égarerez dans ses dédales de contradictions et vous noierez dans la confusion en tentant de lui trouver un semblant de sens. Le bon sens n'est pas simplement mort, sacrifié sur l'autel de la perversion narcissique et de la sociopathie patentée, c'est toute la sémantique qui a passé l'arme à gauche — et tous les organes sensoriels. Tous les sens, au propre comme au figuré (et très salement), ont trépassé. L'essence, quant à elle, a pris un sacré coup de plomb dans l'aile et se négocie aujourd'hui à prix d'or. Reste le silence, indétrônable et non négociable, quand tout part à vau-l'eau.

C'est pourquoi je laisse la parole, cette semaine, à feu John Lennon, auteur de ce texte satirique à souhait, écrit dans l'intention de se moquer et confondre les érudits de l'époque (les « crânes d'œuf ») qui déjà cherchaient désespérément des sens cachés, des messages occultes et des structures mystiques dans les chansons des Beatles, là où il n'y avait qu'un assemblage absurde de phrases sans queue ni tête (humour anglais à la Monty Python). Ce qui n'a pas empêché "I Am the Walrus" d'être tout à la fois numéro 1 et interdit d'antenne au Royaume-Uni pour la phrase « T'as été vilaine, t'as baissé ta culotte ». Quand je vous dit et répète que ça fait des siècles que l'hôpital n'arrête pas de se foutre de la charité !

Dans ce texte savoureux que j'ai pris un très grand soin à traduire au mieux pour vous, en respectant le niveau de langue caustique de Lennon, on retrouve, pèle-mêle et entre autres, des références au poème de Lewis Carroll,  "Le Morse et le Charpentier" (« Je suis le Morse gou gou g'joub ») ; à "Lucy in the Sky with Diamonds", un autre morceau très controversé des Beatles (« Regardez-les planer comme Lucie dans les cieux ») ; à La Ferme des animaux de George Orwell (« Regardez-les sourire comme des porcs dans leur enclos ») ; à Edgar Allan Poe (« T'aurais dû les voir virer Edgar Allan Poe à coup de pompes dans le cul ») ; et au mysticisme hindou, bac à sable spirituel en vogue de l'époque hippie (« Hare Krishna »).

Certes, en 1967, les Beatles étaient à fond dans leur trip psychédélique orientalisant mais Lennon n'était pas encore totalement investi auprès du Maharishi Mahesh Yogi, ce qui peut expliquer son ton ironique envers tout phénomène de mode et le conformisme complaisant qui répète son mantra — autrement dit, l'exact inverse de « l'éveil ». 

Quant à Poe, il symbolise ici moins l'auteur de récits fantastiques que le créateur iconoclaste et satirique, longtemps méprisé par les critiques et les gardiens du bon goût. Lennon semble l'utiliser comme figure du génie que les « experts ès texte » préfèrent expulser plutôt que comprendre.

Ainsi, dans les deux derniers couplets, il tire sur tout le monde : les pseudo-intellos (« Hé, les experts ès textes ») ; lui-même, en se posant en bouffon fouteur de merde qui ne se prend pas au sérieux (« le Joker se fout de votre gueule ») ; et les pseudo-spirituels (« Pingouin du primaire scandant Hare Krishna »). Le pingouin n'est d'ailleurs pas sans évoquer un smoking et la mention du fameux mantra rend l'ensemble très comique. Tout comme l'image grotesque des « sardines panées en train d'escalader la tour Eiffel ». Tout est bon pour ascensionner au social comme au spirituel. La bien-pensance, en état de déstructuration avancée, dégouline comme une « espèce de crème anglaise jaunâtre ».

Ce qui est intéressant, c'est que Lennon ne construit pas un récit. Il aligne des archétypes grotesques comme dans un collage dadaïste. La cohérence ne vient pas de chaque image isolée, mais du climat général : un monde où les figures d'autorité, les intellectuels, les policiers, les gourous, les institutions et les symboles prestigieux sont tous ramenés au même niveau de farce. C'est probablement là que réside le fil conducteur le plus solide de la chanson.

Pour finir, signalons ce génial pied de nez sous forme d'interlude au climat britannique : « Si le soleil ne vient pas, tu bronzeras debout sous la pluie anglaise ». 

Pas en 2026, en tout cas !

I Am the Walrus

Je suis lui, tu es lui, tu es moi,
Et on est tous un.
Regarde-les s'enfuir comme des porcs devant un flingue.
Regarde-les détaler, c'est à pleurer.

Calé sur un cornflake,
Guettant le passage de la fourgonnette,
T-shirt d'entreprise,
Putain de mardi de merde,
T'as pas su te tenir,
T'as tiré la tronche.

Je suis le crâne d'œuf (Oh).
Ils sont les crânes d'œuf (Oh).
Je suis le Morse...
Gou gou g'joub

M'sieur le gardien de la paix tout bien calé,
P'tits agents bien alignés,
Regarde-les planer comme Lucie dans les cieux.
Regarde-les détaler, c'est à pleurer.

C'est à pleurer… à  pleurer… à pleurer…

Espèce de crème anglaise jaunâtre
Dégoulinant de l'œil d'un chien crevé,
Crabalocker, poissonnière,
Prêtresse du porno,
T'as été vilaine,
T'as baissé ta culotte.

Je suis le crâne d'œuf (Oh).
Ils sont les crânes d'œuf (Oh).
Je suis le Morse...
Gou gou g'joub

Assis dans un jardin anglais,
Attendant que le soleil se pointe.
S'il ne vient pas, tu bronzeras
Debout sous la pluie anglaise.

Je suis le crâne d'œuf (Oh).
Ils sont les crânes d'œuf (Oh).
Je suis le Morse...
Gou gou g'joub

Hé, les experts ès textes qui vous étouffez dans votre propre fumée,
Vous ne croyez pas que le Joker se fout de votre gueule ?
Regarde-les sourire comme des porcs dans leur enclos.
Regarde-les ricaner, c'est à pleurer.

Hé, sardines panées en train d'escalader la tour Eiffel,
Pingouins du primaire scandant Hare Krishna,
T'aurais dû les voir virer Edgar Allan Poe
À coup de pompes dans le cul.

Je suis le crâne d'œuf (Oh).
Ils sont les crânes d'œuf (Oh).
Je suis le Morse...
Gou gou g'joub
Gou gou g'joub
Gou gou g'joub
Gou gou g'joub

John Lennon, 1967

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