L'Ickabog

Il m'aura fallu six ans pour me décider enfin à lire l'Ickabog. Mon excuse : il s'agit d'un conte destiné aux enfants de 7 à 9 ans. En outre, j'avoue ne pas avoir été super emballée, à l'époque, par les Contes de Beedle le Barde publiés après la saga Harry Potter.

Mais en écoutant la version audio cet été, durant une période particulièrement sombre et douloureuse pour moi, j'ai été agréablement surprise et même carrément enchantée par cette fable au miroir politique, adaptée aux enfants et transposée dans un univers de conte de fées — sans fées mais avec des monstres bien humains. Il est utile de préciser que cette histoire n'a rien à voir de près ou de loin avec l'univers de Harry Potter. Il n'est d'ailleurs pas question de magie à part celle de la plume vive et inventive de J.K. Rowling et son humour piquant. Un véritable coup de cœur et un délice aussi savoureux que les pâtisseries de Mrs Beamish.

Conçu à l'époque comme un livre de chevet que l'autrice lisait chaque soir à ses deux cadets, le manuscrit fut relégué aux oubliettes avant d'être ressorti et dépoussiéré, une douzaine d'années plus tard, au printemps 2020 lors des confinements. J.K. Rowling décida de le publier d'abord gratuitement sur son site, chapitre par chapitre. Puis, par la suite, les droits d'auteur sur les ventes en librairie furent reversés à une œuvre de charité.

À préciser qu'au Royaume-Uni, cette publication fit l'objet d'une tentative (heureusement avortée) de boycott de la part des salariés des éditions Hachette en raison de certains propos de l'autrice jugés comme transphobes. 

De la fable au miroir politique

Il était une fois un tout petit pays, qui avait pour nom la Cornucopia, sur lequel régnait depuis des siècles une longue lignée de rois aux cheveux blonds. Le roi de l’époque dont je parle ici s’appelait Fred Sans Effroi. Il s’était lui-même proclamé Sans Effroi, au matin de son couronnement, en partie parce que ça sonnait bien avec Fred, mais également parce qu’il avait un jour réussi à attraper et à tuer une guêpe tout seul, si l’on exceptait cinq laquais et le cireur de chaussures.

J.K. Rowling, 2020 - Gallimard - 300 pages (7h50)

Une histoire qui n'est pas sans rappeler celle des Habits neufs de l'Empereur d'Andersen où il est question d'un monarque lâche et vaniteux qui se fait duper par ses conseillers. Chez Andersen, l'illusion repose sur la crédulité et la peur du ridicule ; chez Rowling, elle devient un instrument de domination qui a des conséquences très concrètes sur toute la population.

Ici, l'arnaque porte donc non pas sur des habits mais sur une légende populaire : un monstre qui peuplerait les marais et dont chacun semble avoir sa propre version. Puis l'Ickabog devient une menace que certains ont intérêt à rendre crédible et, enfin, un prétexte permettant aux deux conseillers manipulateurs d'imposer leur tyrannie et de saigner à blanc une nation prospère à coups de taxes toujours plus exorbitantes, tandis que le roi, aveuglé par sa propre vanité, ne mesure pas ce qui se trame sous son règne.

Les mensonges s'ajoutaient aux mensonges qui s'ajoutaient aux mensonges.

Le mensonge initial ne suffit plus : il faut en produire d'autres pour le protéger, et ceux qui le contestent deviennent à leur tour des ennemis à faire taire ou disparaître. Toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé n'est pas forcément fortuite.

C'étaient les visages enjoués qui le dérangeaient le plus.

Un pouvoir qui entretient la peur a besoin d'une population inquiète, docile et convaincue d'être en danger. Le rire et la joie deviennent alors presque subversifs.

Du croquemitaine au monstre humain

« Ne t’avise pas de sortir du jardin pendant que je travaille, disaient les parents à leurs enfants à travers tout le royaume, ou l’Ickabog viendra t’attraper pour te manger tout cru ! »
Et de par le territoire entier, petits garçons et petites filles jouaient à combattre l’Ickabog, tentaient de se faire peur en se racontant l’histoire de l’Ickabog, et même, si le conte devenait trop convaincant, cauchemardaient de l’Ickabog.

La peur est l'outil parfait des tyrans : une fois installée, les gens se la transmettent eux-mêmes, parfois sans penser à mal (ne dit-on pas que l'enfer est pavé de bonnes intentions ?). Le pouvoir n'a donc plus besoin d'imposer constamment son récit : la société le reproduit spontanément.

Daisy eût aimé pouvoir croire, elle aussi, à l'existence d'un monstre des marais, plutôt qu'à la cruauté bien humaine que dégageaient les yeux de Lord Crachinay.

Et le danger le plus effrayant n'est pas toujours celui qu'on nous désigne. Il est parfois plus confortable de croire à un monstre extérieur que de reconnaître la cruauté humaine, surtout lorsqu'elle se dissimule derrière les institutions et les discours officiels. Aujourd'hui encore, certains préfèrent voir de l'incompétence là où la malveillance est pourtant flagrante.

Quand l'énergie du désespoir ouvre les yeux

Parfois – je ne sais guère comment –, des gens qui vivent à des centaines de lieues les uns des autres semblent prendre conscience que le temps est venu d'agir. Peut-être les idées se répandent-elles comme le pollen dans la brise.

L'espoir ne naît point de la disparition miraculeuse du mal mais du moment où des individus cessent de croire aveuglément à ce qu'on leur raconte. Sans divulgâcher l'intrigue, puisqu'il s'agit d'un conte de fées (sans fées), où pourtant rien n'est édulcoré (meurtre, violence, maltraitance), le courage et la vérité finissent par triompher du mal quand ceux qui se sont laissés aveugler par le pouvoir ou entraîner dans ses rouages ouvrent enfin les yeux.

À travers l'humour, la fantaisie et les caricatures de L'Ickabog, J.K. Rowling démontre que les contes ne sont pas nécessairement des histoires naïves ou déconnectées du réel. Leur univers imaginaire permet parfois de mettre à nu des mécanismes que l'on peine à reconnaître dans la vie quotidienne. 

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