L'IA tant haïe

IA : un acronyme dont nul n'ignore plus la signification aujourd'hui. Depuis l'introduction des « agents conversationnels » (chatbots), l'intelligence artificielle a, en à peine quelques années, réussi à envahir notre quotidien et devenir incontournable. À tel point que beaucoup s'interrogent — et s'alarment même quant au devenir de l'humanité face à ce déploiement rapide et incontrôlé d'une technologie de pointe encore mal comprise. 

L’intelligence artificielle va tout changer dans le monde sauf la manière dont les hommes pensent et se comportent.

Warren Buffett

D'autant qu'en parallèle, notre attention est sciemment détournée par d'autres types d'invasions plus immédiates et plus vociférantes mais tout aussi anxiogènes. La bonne vieille technique de diversion du train qui en cache un autre. La matrice sature notre espace mental et physique dans un seul et unique but : éviter toute percée de l'Esprit (fulgurance). 

Vous avez tous vu au moins un film de science-fiction dans votre vie. Ou lu les classiques dystopiens que sont 1984, le Meilleur des mondes, Un bonheur insoutenable  et quelques nouvelles d'Asimov — la liste est loin d'être exhaustive. Inutile donc de vous expliquer en quoi les avancées technologiques servent autant les esclaves humains que leurs maîtres mais dans un ratio plus qu'inégal.

Le fantôme dans la machine

Trop d'informations circulent dans mon esprit
Trop d'informations qui me rendent fou

"Too Much Information", The Police (1981)

Dans "L'intelligence face à son miroir : du Cobaye aux illusions de l'IA", j'évoquais les dangers de l'intelligence artificielle sur la conscience humaine et les dérives qui en découlent.

Aujourd'hui, cette dérive n'est plus théorique : elle s'insinue dans les salles de classes où la paresse remplace l'effort, dans les écouteurs noyés de musiques artificielles, et dans nos cerveaux anesthésiés qui ne lisent plus mais exigent qu'on leur résume tout — à l'image de cette influenceuse de la génération Z s'agaçant publiquement de trouver « trop de mots » dans les livres.

En témoignent les données de la dernière enquête PISA de l'OCDE1 qui sont formelles : nous faisons face à un effondrement historique de la compréhension de l'écrit et des facultés de raisonnement chez les jeunes. Les enseignants le voient au quotidien : l'effort de réflexion est délégué aux algorithmes, l'attention s'effrite, et la paresse cognitive s'installe.

Cette atrophie intellectuelle n'a rien d'accidentel, elle va de pair avec la destruction méthodique de ce qui élève l'humain : l'art et la nature. Car l'un comme l'autre participent à notre indispensable équilibre mental.

Mais la « logique » reste la même partout : on rase des forêts pour y aligner des panneaux solaires ou y installer des centres de données ; on remplace les arbres par des pylônes de caméras de surveillance ; et on pille des siècles de création humaine pour alimenter des algorithmes. On détruit le vivant pour lui substituer le béton, le silicium et le contrôle.

Et de la défiguration de nos paysages naturels à celle de notre paysage culturel, il n'y a qu'un pas : la machine frappe désormais de plein fouet tout notre écosystème créatif. En l'espace de quelques années à peine, les plateformes et les réseaux se sont vu submergés par un raz-de-marée synthétique : musiques générées au kilomètre par le pillage des voix et des œuvres d'artistes sous contrat  ou indépendants ; vidéos automatisées ad nauseam avec doublages automatiques hasardeux ; images générées en deux clics… le vol culturel est désormais global et décomplexé.

Les prête-plumes de l'ombre

Au clair de la lune, mon ami GPT
Prête-moi ta plume pour pondre un essai

C'est dans le monde de l'édition que le naufrage devient le plus flagrant.

Tout y passe : couvertures illustrées par algorithme, traductions bâclées par la machine, livres audio lus par un bot… à tel point que les éditeurs qui jouent encore la carte du réel se sentent obligés d'apposer la mention « interprétation humaine ». À quand l'étiquette « écrit (ou traduit) par un humain » dans les rayons des librairies ?

Mais il y a pire : cette facilité engendre une cohorte de « faux auteurs » qui, en saisissant quelques instructions (prompts), se découvrent une vocation usurpée d'écrivains ou de poètes.

Non content de réduire encore leur tolérance à la frustration en leur offrant l'illusion d'un résultat immédiat (sans les mois ou les années de labeur qu'exige la moindre œuvre), ce système gonfle leurs egos. Portés par les applaudissements d'un public crédule, ils s'imaginent créateurs alors qu'ils ne sont que les opérateurs d'une machine sans laquelle ils ne sont rien. À tel point que certains, pris au piège de leur propre imposture, se révèlent incapables d'aligner trois phrases en direct ou de répondre à la moindre question sur leur propre livre sans sous-traiter d'abord leur pensée à un algorithme.

Onanisme intellectuel et prose hackée

Madame, Monsieur, puis-je vous demander de lire mon livre ?
Il m'a pris des années à écrire, voulez-vous bien y jeter un œil ?
Il s'inspire d'un roman écrit par un certain Lear
Et comme il me faut un travail, je veux devenir auteur de livres de poche

"Paperback Writer", The Beatles (1966)

Le prix à payer de cette illusion de masse est la submersion programmée de l'auto-édition. Sur Amazon, en particulier, ce flux ininterrompu de textes sans âme, publiés pour la « gloire » et/ou le profit, étouffe la création authentique et invisibilise les auteurs émergents sous un brouhaha de mots vides.

Face à cette invasion, les garde-fous opposés par l'industrie se révèlent une pure mascarade: leurs soi-disant « détecteurs d'IA » ne sont que des algorithmes aveugles, incapable de faire la différence entre une prose synthétique et une œuvre humaine — au point de classifier la Constitution américaine de 1787 comme un texte généré par une machine2 !

Pour les vrais écrivains en herbe, le sentence est double : non seulement leur travail se retrouve noyé dans la masse, mais ils se heurtent désormais à des maisons d'édition submergées qui, faute de temps et de moyens pour tout traiter, se tournent vers ces détecteurs comme filtres de secours. 

Se prendre au jeu ou se faire prendre au « je » ?

Ne vois-tu rien venir ?
Les naufragés et leurs peines qui jetaient l'encre ici
Et arrêtaient d'écrire...

"Aux sombres héros de l'amer", Noir Désir (1989)

L’algorithme ne doute jamais. Il ne connaît ni l’angoisse de la page blanche, ni l'épuisement d'avoir tant saigné à extraire chaque mot des profondeurs de ses blessures. Il ne fait que calculer la suite la plus probable, polissant les phrases sous un vernis de perfection malaisante.

Mais est-ce vraiment parfait ? Qu'est-ce que la perfection ? Ne dit-on pas que « le mieux est l'ennemi du bien » ?

Ce que l'IA régurgite après avoir siphonné nos auteurs (et nos artistes) n'est qu'un pastiche lisse et sans âme. Car ce sont nos imperfections, nos aspérités, nos maux exprimés et nos mots incarnés qui participent à notre signature inimitable (que d'aucuns comme Stephen King appellent « voix de l'auteur » et d'autres, « signature vibratoire »). La fameuse fissure dans chaque chose par où rentre la lumière dont parlait Leonard Cohen.

Car oui, écrire ce n'est pas recycler ses pensés encombrantes en les déversant dans une machine pour leur donner corps mais plutôt un corps-à-corps (souvent thérapeutique) avec le langage. En déléguant cet effort, on abandonne notre muscle le plus précieux : la pensée critique.

Souffler n'est pas jouer

J'aimerais quand même te dire
Tout ce que j'ai pu écrire
Je l'ai puisé à l'encre de tes yeux

"L'encre de tes yeux", Francis Cabrel (1980)

C'est précisément cette connexion intime que Stephen King décrit dans Écriture : Mémoire d'un métier. Pour lui, l'écriture est une forme de télépathie qui permet de faire naître une même scène dans l'esprit du lecteur sans communication directe. L'algorithme peut certes reproduire (et non créer) la forme d'un texte, mais son absence de vécu de l'expérience ne lui permet pas d'en restituer l'essence.

Car l'IA ne ressent rien. Et c'est justement pour ressentir que les gens lisent. Et écrivent aussi.

Quid de l'humour, des jeux de mots, des fameux doubles ou triples sens et autres détournements sémantiques — qui, pour ma part, sont presque devenus une marque de fabrique ? Je ne pense pas que l'IA en soit capable. En tout cas, pas de l'humour véritable — de celui qui ravit l'esprit, libère des endorphines et neutralise les basses fréquences, nous délestant ainsi de ce qui nous pèse. 

Car l'humour véritable constitue une forme d'intelligence créative. Il nous élève et nous rapproche de l'Esprit. Ne dit-on pas, d'ailleurs, de ceux qui sont dotés d'un tel humour qu'ils sont « spirituels » ou qu'ils « font de l'esprit » ?

Pour cela, il faudrait que l'IA devienne capable de prendre conscience d'elle-même, comme le soulignait récemment Christelle Dabos, autrice de la Passe-Miroir : « Peut-être aura-t-elle cette capacité d'avoir un éveil spirituel que nous n'avons pas réussi à avoir et qu'elle va se transformer en un grand Bouddha ? »

Je ne serai pas aussi optimiste mais je ne rejetterai pas l'outil en bloc pour autant. Car en lui confiant la tâche de démêler les nœuds de mes incohérences, il me laisse tout le loisir de chercher les petites bêtes et d'affiner mes angles d'attaque. 

J'aime les défis et il n'y a pas de meilleur carburant pour brûler la sinistrose ambiante que de montrer à la machine de quel bois on se chauffe. 

Souffler n'est pas jouer. C'est en lui damant les pions que l'on prend l'ascendant. La machine ne remplacera pas les humains… souverains. Les autres ? Ils remplaceront la machine. Regardez autour de vous : c'est déjà le cas.

Notes et références

  1. ^  Source : L’OCDE publie les résultats de l’enquête PISA.
  2. ^ Source : Les détecteurs d'IA pensent que la Constitution américaine a été rédigée par une IA.

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