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Le Cœur révélateur

Tu sais que la dame de cœur
Sera toujours ta meilleure carte.

"Desperado", Eagles (1973)

Nous voici arrivés au dernier chapitre de cette exploration thématique de la boucle matricielle — nullement exhaustive, tant s'en faut. À une dizaine de jours de la fête préférée des Archontes, nous sommes invités à ralentir pour écouter vraiment et protéger notre énergie en imposant des limites saines. C'est en quelque sorte le message de la Dame de cœur, archétype de l'intuition féminine et de la connexion à l'énergie créatrice, ce mois-ci.

Raison et sentiments

Comme vous le savez certainement, de façon unique, chacune des figures des jeux de cartes français porte un nom, inscrit dans un coin, dont l'origine et la signification seraient, selon Wikipédia, « incertaines ». La Dame de cœur y est donc appelée Judith, probablement en référence à la figure biblique éponyme qui se rend dans le camp ennemi d'Israël pour séduire et décapiter le général des armées et ramener sa tête comme trophée.

On est à mille lieues de la douceur et de la bienveillance féminines censées être les attributs de cette carte, mais en adéquation parfaite avec le personnage de la Reine rouge dans Alice aux Pays des Merveilles (baptisée Iracebeth dans l'adaptation cinématographique de Tim Burton), figure hystérique castratrice dont le leitmotiv est, justement, de couper les têtes.

© Cristofano Allori

La Reine avait une seule méthode pour résoudre toutes les difficultés, petites ou grosses.

— Qu'on lui coupe la tête ! dit-elle sans même lever les yeux.

Alice au Pays des merveilles, Lewis Carroll (1869)

Certainement, la Reine de cœur a ses raisons que sa propre raison ignore. Ses « qu’on lui coupe la tête » intempestifs sont des cris du cœur (l'âme) déconnecté de son cavalier (l'Esprit) qui réagit uniquement aux stimuli émotionnels injectés par la matrice, sans discernement, et finit par perdre la tête au sens littéral du terme. Elle devient ainsi une harpie tyrannique, caricature cruelle et inversée du principe féminin sophianique tant haï par son pseudo créateur.

Le Rouge et le Noir

Rouge passion versus noir raison : les deux couleurs dans le grand jeu démiurgique se répondent comme deux polarités positive et négative. Le rouge, ce sont les émotions (le loosh), mais surtout le sang (les mémoires). Le noir, c'est la mort, l'absence de lumière (information), autrement dit, la coupure avec l'Esprit.

En astrologie, le rouge s'apparente à Mars (l'élan, l'impulsion) et le noir à Saturne (le frein, l'inertie). En cartomancie et en tarologie, les enseignes rouges représentent la densité émotionnelle (eau/cœur/coupe) et matérielle (terre/carreau/denier) tandis que les noires incarnent les plans mentaux (air/pique/épée) et spirituels (feu/trèfle/bâton), les illusions de pouvoir et d'élévation.

La fausse alchimie de la matrice consiste justement à faire croire à un équilibre entre ces deux pôles. En réalité, elle dresse l'un contre l'autre : l'émotion contre la raison, la matière contre l'esprit, le cœur contre la tête. Et au centre de ce duel chromatique, le cœur — à la fois enjeu, instrument et champ de bataille.

L'Arrache-cœur

Sous ses dehors lumineux, le cœur est l’un des symboles les plus ambivalents de la matrice. Il incarne à la fois la chaleur, la vie, la compassion — et le canal privilégié par lequel transitent les courants émotionnels qui alimentent le système. Le cœur est une interface : un centre de résonance, de mémoires et de manipulation.

On nous a appris à l’idéaliser, à en faire le trône de nos vertus, le siège de l’âme ou la porte du divin. Mais cette imagerie dissimule un mécanisme bien plus subtil : celui de la captation. Car tout ce qui émeut, bouleverse ou attendrit, tout ce qui fait vibrer « le cœur », produit une onde émotionnelle exploitable.

J'ai connu l'amour et c'était divin,
Mais j'ai vite compris que je perdais la tête.
Ça semblait réel, mais j'étais tellement aveugle.

"Heart of Glass", Blondie (1978)

Derrière les représentations les plus religieuses — le cœur flamboyant, transpercé ou couronné d’épines — se cache le même procédé d’enchaînement : assujettir l’humain par l’émotion, le convaincre que souffrir pour aimer est noble, puis extraire l’énergie de sa dévotion et de son sacrifice consenti.

Ainsi, l’injonction à « ouvrir son cœur » n’a rien d’innocent. Dans un monde inversé, ces invitations deviennent des protocoles de consentement énergétique : ouvrir le cœur (l'âme, la mémoire), c’est aussi ouvrir la porte à tout ce qui souhaite s’y infiltrer. Les entités du plan astral (ou leurs relais humains) ne peuvent rien sans cet accord implicite. Leur art de la prédation repose sur la séduction, la pitié, la compassion : toutes ces émotions dont le cœur est le siège, et qu’ils savent si bien imiter.

Sous couvert de bienveillance, la spiritualité moderne entretient cette ouverture béate : elle fait croire à une expansion de conscience, quand il ne s’agit que d’une dissolution du discernement. Le cœur, alors, n’est plus un centre de vie, mais un point d’accès.

Le véritable travail n’est pas d’ouvrir, mais de poser les conditions d’un respect mutuel — celui qui reconnaît sans s’asservir, qui perçoit sans se laisser siphonner.

Le Château des nuages

Le cœur fissure, le miroir se fend : les illusions se reflètent dans les vitraux du château matriciel. Depuis toujours, on nous promet des royaumes —  extérieurs, spectaculaires — pour mieux nous détourner du seul trône qui vaille : celui de la conscience incarnée. Car chaque conte, chaque légende, chaque rêve de couronne repose sur le même sortilège : faire croire que la souveraineté se conquiert à l’extérieur, alors qu’elle ne se retrouve qu’en dedans.

Je ne suis qu'une fissure dans ce château de verre.
Il n'y a quasiment rien d'autre qu'il me faille être.

"Castle of Glass", Linkin Park (2012)

Les contes de fées ne sont pas de simples histoires pour enfants : ce sont des manuels d’enchantement inversé. On y apprend que la souveraineté se mérite par l’amour, la souffrance ou la vertu, qu’il faut « gagner sa couronne » en se pliant à des épreuves initiatiques dont le scénario est toujours le même : renoncer à soi pour être reconnu. Autant de programmes d’asservissement subtilement enrobés de morale.

Le château, symbole de sécurité et d’accomplissement, n’est souvent qu’une forteresse de verre — un ego spirituel déguisé en royaume intérieur. Derrière ses remparts, ce n’est pas la paix mais la peur qui veille : peur de perdre, peur d’être seul, peur de n’être rien sans les reflets du monde. La Reine rouge règne toujours, sous des visages plus modernes : influence, validation, réputation. On continue d’offrir nos têtes pour un trône illusoire.

Les fées, quant à elles, distribuent leurs bénédictions conditionnelles : beauté, talent, charisme, intuition, renommée. Mais dans les contes comme dans la matrice, rien n’est offert sans contrepartie. Tout « don » appelle un dû. La prétendue magie de la lumière blanche n’est bien souvent qu’un contrat énergétique masqué, une chaîne invisible qu’on signe de son propre consentement.

Le Retour du Roi

La vraie souveraineté, elle, ne se conquiert ni ne se reçoit. Elle se retrouve dans le silence qui précède tout choix, dans la lucidité qui tranche les faux pactes, dans la verticalité qui rend toute autorité extérieure obsolète. Être souverain, ce n’est pas régner sur les autres, c’est ne plus servir aucun royaume étranger.

Je suis souveraine,
Je brise mes chaînes,
Loin de la matrice
Et de son monde factice.

"Âme mnésique", la Pensine Mutine (2025)

La souveraineté n’est pas un titre ni une couronne : c’est un état de lucidité tranquille, celui d’un cœur pacifié par l’esprit, qui n’a plus besoin d’être ouvert pour rayonner.

Quand le centre retrouve sa loi, le jeu s’effondre de lui-même. Et le dernier travail, enfin, n’en est plus un : c’est le retour à soi.

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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Micmac en cuisine

Tous nos mots ne sont que miettes qui tombent du festin de notre esprit.

Khalil Gibran

À quelques semaines — passées ou à venir — de l'Action de grâce (au Canada) ou de Thanksgiving (aux États-Unis), quoi de plus normal, pour les dindons de la farce, que de rendre grâce aux toqués de la matrice ? Ces marmitons sans visage qui, à l'instar de Ducros, se décarcassent avec tant d'avidité pour nous traiter aux petits oignons et mettre les petits plats dans les grands, afin d'extraire, de la corne d'abondance, le maximum de gouttes du précieux nectar. La cuisine au loosh est une affaire qui tourne à plein régime, comme en témoigne le Roi de carreau ce mois-ci : figure du stratège ambitieux et prospère. Pour nous, cette carte serait plutôt une invitation à avancer malgré les doutes, un encouragement à passer à l'action sans se laisser mariner dans l'inaction, et à rester droit dans les tempêtes de l'existence matricielle.

Cauchemar dans l'assiette

Du latin classique coquina devenu cocīna, la cuisine se rapporte à l'élaboration des mets tandis que la gastronomie, du grec gastèr, « ventre, estomac », et de nomos, « loi », est littéralement « l'art de régler l'estomac », associant une certaine ingéniosité à préparer les repas, sélectionner des produits plus ou moins travaillés et la manière de les déguster. 

Ainsi cuisine ne rime pas forcément avec gastronomie, certaines s'appliquant plutôt à dérégler l'estomac. On parle alors de malbouffe ou, plus récemment, de cuisine écoresponsable. Il ne s'agit plus seulement d'aliments transformés, d'OGM, de conservateurs, pesticides ou autres ingrédients toxiques mais, désormais, d'aliments synthétiques et de farines d'insectes qui viennent s'ajouter à la longue liste de poisons lents incorporés à notre « nourriture ». Alchimie de la mort serait d'ailleurs plus approprié pour qualifier cette tambouille mortifère.

La plus belle réussite en cuisine est d'arriver à remplir les estomacs avec de l'imagination.

José Manuel Fajardo

Mais il suffit d'y mettre les formes — un décor accueillant, des tables bien dressées, des mets savamment disposés et des noms exotiques stimulant les mémoires gustatives — pour que l'hypervigilance militante se voit soudain frappée d'amnésie et de sélectivité cognitive, ignorant la chaîne en amont. Interdisez-leur d'aller au restaurant et ils oublieront la poudre de grillon que vous voulez leur faire avaler. Trop fiers de braver les interdits, ils se rueront alors, de leur plein gré, là même où vous les attendiez.

Qui mange qui ?

L'autre piège redoutable consiste à faire croire à l'humain qu'il se trouve au sommet de la chaîne alimentaire, alors qu'il en constitue la principale ressource. Tandis que certains, mus par des considérations éthiques, s'imaginent, à tort, sortir du cycle de prédation en ne consommant que des végétaux. 

Mais manger des fruits et légumes, c'est aussi manger la « vie ». Nous n’avons pas d’autre choix que de puiser dans l’énergie des autres règnes (animal comme végétal) pour nous sustenter, car nous sommes conçus ainsi.

L'homme et les animaux sont un passage et un conduit de nourriture, des auberges de mort, des gaines de corruption, faisant de la vie avec la mort d'autrui.

Léonard de Vinci

La seule différence entre une alimentation carnée et une alimentation végétalienne réside dans la présence ou non de sang, donc de mémoires qui viennent polluer les corps subtils et abaisser la vibration. C’est avant tout un choix individuel, qui se fait en conscience : absorber des mémoires — qui, à leur tour, vous absorberont — ou les transmuter. Mais malheureusement, ce choix est devenu un prétexte supplémentaire pour polariser et diviser les humains entre eux.

Guides étoilés et cuisine-réalité

Ainsi, de simple impératif biologique, la cuisine est devenue un enjeu de division à plusieurs niveaux : entre ceux qui n’ont rien à manger et ceux qui mangent trop ; entre ceux qui « bouffent » par nécessité et ceux qui « dégustent » par plaisir ; entre ceux qui absorbent des mémoires et ceux qui les brûlent.

Mais surtout, elle constitue désormais un pilier culturel incontournable — un spectacle à part entière, un « chaud business » où les appétits de l’ego prennent le pas sur ceux du ventre. On ne se nourrit plus : on se met en scène. On ne savoure plus la substance : on exhibe la forme sur Instagram. Quand la cuisine devient un divertissement, c’est que la faim ne réside plus dans l’assiette, mais dans l’âme.

Derrière le culte du bien-manger, se cache la même mécanique de contrôle : éveiller le manque, puis le combler artificiellement. La gastronomie n’est plus qu’un maillon de la grande chaîne alimentaire matricielle — une liturgie du goût qui attise la faim sans jamais la satisfaire.

Tout comme le gratin militaire ou hollywoodien, les Top Chefs ont eux aussi leurs étoiles. Qu'elles s'épinglent aux toques ou aux uniformes, ou qu’elles soient incrustées dans un dallage de ciment, toutes renvoient à la même voûte : celle du ciel archontique. Ces étoiles, qu’on brandit comme symboles d’excellence, sont en réalité les sceaux d’un asservissement brillant. 

On n’élève plus les consciences : on les fait miroiter. Et peu importe la somme de miettes qu'on nous octroie : la note est toujours salée, et le goût, amer.

Le Dernier Repas

Et puisque tout finit toujours autour d'une table, qu'il s'agisse d'aveux forcés ou de vœux pieux formulés dans les vapeurs d'alcool (qui maintiennent dans un état de conscience diminué), aucune recette archontique n'a été plus savamment mijotée que celle du dernier repas. Sous prétexte de communion et de partage, la Cène n’a jamais été qu’un protocole d’assimilation. Car le sang, bien avant d’être un symbole de vie, est un vecteur de mémoire.

Dire « ceci est mon sang » revient à offrir ses mémoires à l’absorption, à l’intégration. Et qui boit ce sang, boit aussi l’égrégore qui l’habite. Ainsi s’est fondée la première grande cuisine du karma : un festin vibratoire où l’humain, croyant communier, s’est relié par le sang à l’intelligence archontique qu’il vénérait.

Le vin n’y était qu’un code, une signature. Derrière la promesse d’un salut collectif se cachait le projet d’une ruche : un seul corps, un seul esprit, un seul réseau. L’assimilation n’était pas métaphorique. Elle était cellulaire.

S’il faut rire ou chanter au milieu d’un festin,
Un docteur est alors au bout de son latin :
Un goinfre en a toute la gloire.
Allez, vieux fous, allez apprendre à boire.

Nicolas Boileau-Despréaux

Et tandis que les convives lèvent encore leurs coupes en croyant trinquer à la « vie », les archontes, eux, savourent leur repas : l’humanité al dente.

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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La chasse aux sorcières

Les justes se lèvent, les yeux brûlants
De haine et de malveillance.
Des fous nourris de peur et de mensonges
Pour frapper, brûler et tuer.

"Witch Hunt", Rush (1981)

Voici revenu le temps des citrouilles qui fut autrefois celui des navets — et désormais l'apanage des mauvais scénarios et des couards. À l'image du 10 de pique en cartomancie ou de son équivalent au tarot illustré d'un personnage gisant face contre terre, le dos transpercé de dix épées, octobre est un mois sombre, souvent porteur d'un sentiment d'angoisse et d'appréhension. Connu occultement sous le nom d'octobre rouge, mois de la récolte, du sang versé, de l'immobilisme et de la perte de contrôle, il se termine par des mascarades où l'on joue à se faire peur en se grimant en monstres, fantômes ou sorcières pour se rassurer. Mais le nombre 10 est aussi un symbole de transition, comme un pont entre deux mondes puisque la mort, au sens vrai, n'est qu'un transfert d'un état à un autre. Dans l'oracle Lenormand, le 10 de pique est d'ailleurs associé au vaisseau qui s'éloigne vers des rivages inconnus que l'on pourrait presque assimiler à la barque de Charon1.

Les sorcières mal-aimées

Le mythe des sorcières est à l'image de la profondeur abyssale de l'ignorance humaine, des religions hypocrites et des psychopathes qu'elles encensent. Comme l'a écrit l'historien Michel Pastoureau, « les sorcières ne sont pas l’affaire du Moyen Âge mais de l’époque moderne. » En effet, la haine envers le principe féminin ne date pas d'hier, mais semble atteindre de nouveaux paroxysmes aujourd'hui. Il suffit, pour s'en rendre compte, d'observer les dérives de plus en plus violentes de la propagande transgenriste ou de l'obscurantisme religieux poussé à l'extrême qui tente de s'imposer dans les civilisations occidentales. 

Contrairement aux histoires que l'on raconte, ce n'est pas à l'époque médiévale qu'a été commis le plus grand nombre de crimes contre les « sorcières » mais à la Renaissance. Les femmes considérées comme telles étaient en majorité des guérisseuses, des sages-femmes ou des herboristes, issue de la classe populaire et détentrices d'un savoir ancestral qui concurrençait le credo humaniste reposant sur la science et la connaissance (et non le savoir). Leur pratique fut donc qualifiée de « magique » pour permettre l'ouverture de la chasse aux sorcières.

Les « sorcières » ne dérangeaient pas les hommes en tant qu’individus, mais le système archontique qui utilisait les institutions (Église, justice, médecine officielle) pour éliminer ce qui échappait à son contrôle.

On leur reprochait ainsi d'en savoir trop et bien plus que les institutions en place. Leur connaissance des cycles lunaires et des correspondances naturelles leur permettait, en outre, de sortir des formes imposées et toucher à l'archi-structure du « vivant ». C'est pourquoi on les accusait de se transformer ou de métamorphoser les autres, reflet déformé de leur aptitude vibratoire à briser les formes, à fluidifier ce que la matrice veut figer — autrement dit, elles démontraient que la matière est énergie et que toute énergie est malléable. 

Ce regard malicieux et aguicheur
Qui met ma conscience à nu,
C'est de la sorcellerie.
Et je n'ai aucun moyen de m'en défendre,
La chaleur est trop intense pour cela.
À quoi servirait le bon sens en tel cas ?

"Witchcraft", Frank Sinatra (1957)

À mille lieues de l'archétype de la vieille femme repoussante flanquée d'une verrue sur le nez, les « sorcières » étaient coupables de leur indépendance et du désir qu'elles suscitaient chez les hommes. Il s'agit certainement là du plus grand non-dit car il perdure encore dans certaines religions. Beaucoup de procès de sorcières furent, en effet, nourris de fantasmes masculins inavouables. Comme les hommes ne maîtrisaient pas leurs pulsions, on projetait la faute sur la femme : « tentatrice » ou « alliée du diable ». La faiblesse cherchant toujours à blâmer, la dissonance cognitive était par trop insupportable pour le sexe dit « fort ». Au grand bénéfice de la clique archontique manipulant les émotions humaines.

Enfin, en tant qu'archétype du principe féminin insoumis (à l'image de Lilith, la première femme d'Adam, accusée d'avoir tenté Eve en prenant la forme d'un serpent), les sorcières rappelaient que l'incarnation dans la chair ne peut se faire sans ce principe fondamental.  Dans un monde régi par un dieu patriarcal jaloux, cette puissance est insupportable, car irréductible.

Quand l'Âme agit sans l'Esprit

Et c’est bien là que le piège se referme : tout ce qui échappait au contrôle institutionnel fut requalifié en « magie ». Mais qu’est-ce que la magie, sinon l’« Âme qui agit » ? Une force qui manipule les formes, mais sans passer par l’Esprit. Or, une âme qui agit sans esprit finit toujours par s’enchaîner elle-même : ce qu’elle attire par ignorance, elle devra tôt ou tard le payer.

En français, le mot sorcier (ou sorcière) vient du latin sortiarius, « diseur de sorts » dérivé de sors, le sort ou le destin. La magie est donc une énergie codée et le sort, une intention exprimée qui peut être brisée instantanément par une fréquence supramentale (d'où l'importance de toujours vibrer haut). Le non-consentement produira un effet boomerang qui non seulement rendra inopérant tout acte de magie, mais cette énergie devra trouver une cible et ce seront ceux qui l'auront émise qui écoperont. Le sort rebondira ainsi en triple intensité vers ses auteurs.

Revêts-toi d'ombre
File à travers les ondes
À la rencontre de la fierté et de la vérité
Le danger est une grande joie
L'obscurité brille de l'intensité d'un feu

"Witches' Song", Marianne Faithfull (1979)

À noter que la magie, qu'elle soit noire ou blanche, demeure la même puisque c'est là encore une affaire de polarités interchangeables. La polarisation est, d'ailleurs, un piège pernicieux qu'il faut impérativement s'appliquer à dépasser. Ainsi prier pour autrui est une forme de magie, peu importe la louabilité de l'intention. D'où l'adage bien connu mais mal compris : « l'enfer est pavé de bonnes intentions ». 

En outre, le terme sort, en français2, n'est pas sans rappeler le verbe sortir. La sorcière est celle qui sort des cadres et brise les cercles. Sous sa forme intransitive, elle s'extrait du lot, de la norme, des boucles matricielles ; sous sa forme transitive, elle expose ce qui est occulté : le savoir, les secrets, les forces invisibles.

Des friandises ou un sort 

Mais « sortir », c’est parfois aussi « déballer ». Car la Matrice adore nous offrir ses papillotes scintillantes, promesses de douceurs et de réconfort. Comme dans les Dragées surprise de Bertie Crochue, on prend un risque à chaque bouchée : 

— Fais attention avec ça, dit Ron. On peut vraiment avoir des surprises en mangeant ces trucs-là. Il y a toutes sortes de parfums. Si tu as de la chance, tu peux avoir chocolat, menthe ou orange, mais parfois, on tombe sur épinards ou foie et tripes. George dit qu'un jour il en a eu un au sang de gobelin.

Harry Potter à l'école des sorciers, J.K. Rowling (1997)

Voilà bien l’image de la Matrice : un emballage séduisant, mais un goût aléatoire — et plus souvent immonde que délicieux.

Et dans le genre friandises piégées, les pervers narcissiques sont de véritables maîtres confiseurs. Extérieurement, ils se parent de papiers brillants et chatoyants. Mais à l’intérieur, ce n’est pas du chocolat : c’est de la matière déjà digérée, recyclée et reconditionnée. On pourrait croire que l'odeur finit par trahir l'emballage, mais malheureusement, ils réussissent toujours à convaincre leur entourage que ce n’est pas eux qui sentent mauvais, mais leur victime sur laquelle ils s'acharnent jusqu’à la faire craquer.

Ces papillotes humaines ne sont pas que des individus dysfonctionnels : ils servent bien souvent de relais aux sous-êtres archontiques. Leur rôle ? Déclencher la réaction émotionnelle de l’autre pour ensuite inverser les rôles. Ils provoquent, harcèlent, manipulent, jusqu’à ce que la victime s’effondre. Alors, ils pointent le doigt : « Voyez, le monstre, c’est elle ». Et tant que personne n’ose déballer la papillote, le stratagème continue.

Ce qui est en haut comme ce qui est en bas

Car des papillotes humaines aux confiseries archontiques, le principe reste identique : les « grands de ce monde », apprentis sorciers de la magie noire et de l’illusion, emballent toujours leur poison dans les papiers chatoyants du « progrès », de la « morale » ou de « l’inclusivité ». Les friandises changent, mais le goût amer du politiquement correct demeure aussi infect que l’humainement abject.

Ces élites, relais consentants de la matrice, occupent les sièges du pouvoir pour mieux inverser les rôles : hypnotiser les foules, projeter leur culpabilité sur ceux qui échappent à leur contrôle, et désigner des coupables à brûler — hier sur les bûchers, aujourd’hui par la culture de l’annulation, les purges politiques ou médiatiques.

Et que l’on ne s’y trompe pas : les chasses aux sorcières ne sont pas un souvenir poussiéreux des âges sombres. En Afrique (et ailleurs), des femmes et des enfants sont encore torturés et tués sous prétexte de sorcellerie, comme en témoignent les rapports d’Amnesty International3.

Quand je regarde par ma fenêtre,
Il y a tant de choses à voir.
Et quand je regarde à l'intérieur,
Il y a tant de personnalités différentes à adopter.
C'est étrange, tellement étrange :
Il faut reprendre chaque point d'assemblage.
Ce doit être la saison des sorcières.

"Season of the Witch", Donovan (1966)

Les archontes recyclent éternellement les mêmes scénarios, non pas pour que les âmes prisonnières apprennent — à quoi bon quand on efface et manipule les mémoires ? —  mais pour entretenir la boucle qui les nourrit.

Notes et références

  1. ^  Dans la mythologie grecque, Charon est le nocher (le passeur) des Enfers. Il est le fils d'Érèbe (l'Obscurité) et de Nyx (la Nuit). Sur les marais de l'Achéron, il faisait traverser le Styx avec sa barque, contre une obole, aux âmes des morts ayant reçu une sépulture, d'où la coutume de placer une obole sous la langue du mort avant son enterrement. Ceux qui ne pouvaient payer, faute d'avoir été enterrés convenablement, devaient errer sur les bords du fleuve Styx pendant cent ans.
  2. ^ Chaque langue possède une fréquence spécifique qui va bien au-delà des mots. Le français se classe parmi les langues initiatiques. Historiquement, il était et reste encore utilisé dans les hautes loges occultes, notamment en raison de sa structure riche et précise, qui permet une codification complexe des idées et des rituels. 
  3. ^ Accusée d’être une sorcière, Akua Denteh, 90 ans, a été lynchée et battue à mort dans les rues de Mempeasem en juillet 2020. Dans certaines régions d’Afrique, les sorcières font peur et sont pourchassées. Selon Amnesty International en Gambie, plusieurs centaines de personnes ont été arrêtées et placées en détention. Ces personnes sont torturées et forcées à boire une boisson hallucinogène les contraignant à avouer leur sorcellerie. 

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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L'heure du crime

On a dit que le génie n'est qu'une longue patience.

Une étude en rouge, Arthur Conan Doyle (1887)

De retour du pays de l'oncle Charley, je vous propose une petite escale par mon ancien pays d'adoption — plus précisément à Londres, au 221B Baker Street, demeure du plus célèbre détective de fiction de tous les temps. Celui-là même qui, à l'instar du 9 de carreau, nous invite, ce mois-ci, à la patience et à la persévérance face aux obstacles et aux défis. C'est aussi la fin d'un cycle (représenté par un cercueil dans l'oracle Lenormand) et la préparation d'un nouveau départ.

L'œil du privé et la justice aveugle

On croit souvent que Sherlock Holmes, personnage légendaire créé par Sir Arthur Conan Doyle en 1887, est l’original, le pionnier. Mais en réalité, le premier détective littéraire, c’est Auguste Dupin — né sous la plume d'Edgar Allan Poe en 1841 (dans Le Double assassinat de la rue Morgue). Un an plus tard, Eugène Sue publie Les Mystères de Paris, où l’enquête se mêle à la fresque sociale, et où le limier arpente les ruelles crasseuses pour rétablir la justice.

Deux archétypes d’enquêteurs aux antipodes l’un de l’autre : Poe inaugure le détective cérébral, enquêteur de salon, pur esprit logique, tandis que Sue incarne l’enquêteur « de terrain », immergé dans le tissu social et les bas-fonds, au service d’une cause humanitaire ou morale. L’un scrute les indices à la lumière de l’esprit, l’autre plonge dans la boue des hommes.

Le personnage de Poe inspirera l'inspecteur Lecoq (dans L'Affaire Lerouge) d'Émile Gaboriau, le « père du roman policier », lequel influencera, à son tour, Conan Doyle pour la création de Sherlock Holmes.

Mais si ces détectives de littérature ont su fasciner des générations de lecteurs, c'est avant tout parce qu'ils empruntent à leurs homologues de chair et d'os qui, dans la vie « réelle », ont permis de résoudre quelques-uns des plus grands crimes de l'histoire de l'humanité.

Parmi eux, on retiendra le nom d'Eugène François Vidocq, souvent considéré comme le premier détective privé de l'histoire (1833), puis ceux d’Allan Pinkerton, fondateur de la toute première agence de détectives privés outre-Atlantique (1850), et de William John Burns, surnommé le « Sherlock Holmes américain ».

Entre chien et loup

Mais qu’en est-il lorsque le détective croise la route de son contraire absolu ? Lorsque le limier du système au flair infaillible, asservi à sa logique implacable, rencontre le loup insaisissable au masque toujours changeant, n'écoutant que son instinct, se jouant des lois pour mieux les détourner ? C’est là qu’entre en scène Arsène Lupin, le gentleman cambrioleur de Maurice Leblanc, dont la plume a parfois défié celle de Conan Doyle — jusqu’à réinventer Holmes sous le nom de Herlock Sholmes (pour raisons légales) dans un duel littéraire mémorable.

Ils se mesurèrent du regard, ennemis maintenant, ennemis déclarés et frémissants. Un peu énervé, Lupin reprit : « Voilà plusieurs fois, Monsieur, que je vous rencontre sur mon chemin. C'est autant de fois de trop, et j'en ai assez de perdre mon temps à déjouer les pièges que vous me tendez. »

La Dame blonde, Maurice Leblanc (1908)

Leur affrontement s'étale sur plusieurs années : quatre ans après leur première rencontre, Lupin provoque le détective britannique par voie de presse et cambriole un hôtel en dépit de la présence de ce dernier, qui parvient néanmoins à récupérer les objets volés. Leur face-à-face montre l'incompatibilité des méthodes des deux adversaires : face à la déduction et à l'implacable logique de Sholmes/Holmes, Lupin se repose entièrement sur son intuition et son sens de l'improvisation. Par sa désinvolture face aux faits, il se joue de son analyse méticuleuse et immobile.

Le nez du chien policier, bien que long et efficace, ne pointe que dans une seule direction à la fois.

Les Aventures de Sherlock Holmes

Ainsi, dans les textes de Leblanc, le détective anglais est toujours battu à la fin, non pas par violence, mais par imagination, panache, retournement élégant. Lupin symbolise l’intelligence vive, l’adaptabilité, le contre-pouvoir rusé face à l’ordre figé. 

Un gentleman n'est qu'un loup patient.

Henriette Tiarks

Il incarne la ruse libre, le fameux « pas de côté » de celui qui déplace ses pions sur le plateau de jeu, tandis que Holmes se contente de nourrir la boucle sans jamais dévier du droit chemin.

Murder Party

Et puisqu'il est question de flair et d’intuition, quoi de plus naturel que de passer des duels littéraires à un autre terrain de jeu ? Car le crime, qu’il soit romanesque ou ludique, obéit toujours aux mêmes règles : un coupable, un mobile, une méthode. Restait à en faire un divertissement mondial.

Ainsi près d'un demi-siècle plus tard, en 1949, naissait le légendaire Cluedo, qui doit son nom à un jeu de mots sur clue (« indice » en anglais) et ludo (« je joue » en latin). Dans le célèbre jeu de société britannique, qui a donné lieu à divers types d'adaptations (jeux télévisés, jeux vidéo, films, mini-séries, livres, romans policiers, escape games, etc.), le but est de découvrir l'auteur d'un meurtre dans un manoir anglais et de déterminer dans quelle pièce et avec quelle arme ce crime a été commis.

Seulement vous voyez, et vous n'observez pas.

Un scandale en Bohème, Arthur Conan Doyle (1891)

Aujourd'hui, dans une société de plus en plus orwellienne, rien de surprenant donc si le thème de l'enquêteur infaillible est omniprésent. C'est parce que la matrice a besoin de nourrir la boucle des récits classiques du bien et du mal. Ce n'est pas une question de morale mais de survie pour le système. Et chaque fois que la polarité s'inverse, on parle de rédemption ou de corruption.

Peu importe dans quel « camp » on se trouve, d'ailleurs, pourvu qu'on ne sorte pas de l'engrenage. En effet, qu'adviendrait-il si au lieu d'actionner la roue, les cobayes décidaient de faire un pas de côté pour l'observer ? 

À votre avis, que risqueraient-ils de découvrir ?

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Mademoiselle chante le blues

Mademoiselle chante le blues
Soyez pas trop jalouses
Mademoiselle boit du rouge
Mademoiselle chante le blues
Elle a du gospel dans la voix et elle y croit

"Mademoiselle chante le blues", Patricia Kaas (1987)

Toujours au pays de l'oncle Charley, je vous propose de quitter la ferveur des stades de baseball pour l'ambiance plus feutrée des clubs de jazz, descendants modernes des bars à blues et autres barrel houses ou juke joints d'antan. Parfait pour retrouver l'équilibre suggéré par le 8 de trèfle, ce mois-ci, et tirer parti de notre force intérieure pour un meilleur alignement entre notre réalité matérielle et notre esprit. Loin d'être un appel à la passivité, cette carte nous encourage à agir afin de nous libérer de nos vieux schémas et saisir de nouvelles opportunités. Sortir de notre zone de confort pour mieux embrasser l'inconnu.

Les bleus de l'âme

Avant le jazz, avant le rock, avant la soul… il y avait le blues.

Le terme est issu de l’abréviation de l'expression idiomatique anglaise « blue devils » (diables bleus) dont l'équivalent français serait « idées noires ».

Le blues, à l'origine, c’est une voix solitaire, souvent douloureuse, sans artifices, liée à la mémoire de l’esclavage, à la survie de l’âme dans un monde qui tente de l’éteindre. La musique des déracinés, née dans les champs de coton du sud des États-Unis, chantée par ceux que l’on n’écoutait pas. Un cri contenu dans une note. L'écho d'une plainte transformée en onde rythmique. Une manière d'exorciser sa douleur pour ne pas s’y noyer.

À la fin du XIXe siècle, cette musique a migré des plantations vers les villes — Memphis, Chicago, La Nouvelle-Orléans — et c’est là qu’elle a donné naissance au jazz, plus libre, plus instrumental, plus technique, plus urbain.

Puis viendront la soul, le rock, le funk, le rap… Comme l'écrit l'écrivain-poète afro-américain James Weldon Johnson, « c'est du blues que dérive la caractéristique la plus distincte de tout ce qui peut être appelé musique américaine ».

Joueurs de blues

Mais au départ, il n’y avait ni micros, ni paillettes, ni studios, ni producteurs. Juste une voix nue, une guitare et une douleur qu’on ne voulait pas perdre, mais transmuter. Le blues, ce n’est pas chanter, c’est faire vibrer cette souffrance pour qu'elle trouve une issue. Une faille. Une fêlure dans la boucle.

Mecs de la Mecque, gars d'la Garonne
Souffleur de verre, souffle dans le saxophone
Belle marquise. Mesrine belle baronne
Mille et mille et mille et mille millions d'personnes
Joueurs de blues
On est des joueurs de blues

"Joueurs de Blues", Michel Jonasz (1981)

Avant d’être diffusée, la musique était offerte. Avant d’être vendue, elle était donnée. Et ça, la matrice ne pouvait pas le tolérer longtemps. Elle a donc pris le blues… et l’a dilué. En soul. En rock. Et l'a « starifié ».

Et aujourd’hui, on chante sa peine pour être vu, pour vendre, pour briller. Mais plus pour s’aligner.

La scène est devenue l’autel. Le micro, le totem. Et la douleur mise en musique, une offrande sacrificielle sonore au système.

Ce qui nous amène à la question que peu d'artistes n'oseront jamais se poser : chanter ses blessures, est-ce une libération ou bien une autre manière d'alimenter le système en loosh − cette fameuse énergie issue des émotions humaines dont la récolte est au cœur même de toute cette simulation mortifère ?

Tout le monde souffre à un moment ou un autre, avec plus ou moins d'intensité, mais la souffrance est invisible et le système est si bien conçu que l'on embrasse cette douleur comme un gage de valeur et de promesse d'un mieux à venir. Un sacrifice consenti pour des miettes trop chères payées.

Les Blues Sisters

Certaines voix étaient trop vraies pour ne pas fissurer la matrice. 

Bessie Smith, Billie Holiday, Nina Simone… Plus tard, dans une veine plus rock ou soul, Janis Joplin, Amy Winehouse, Aretha Franklin.

S'il n'y avait pas eu le blues, je me serais sans doute envoyée sous terre.

Janis Joplin

Des femmes habitées. Portées. Vidées. Elles n’étaient pas là pour divertir, mais pour canaliser quelque chose de plus grand qu’elles — et que le système ne pouvait laisser intact.

La voix, quand elle n’est pas reliée à l’Esprit, devient un canal de vidange. Et le public, envoûté, applaudit… sans savoir qu'il assiste à un rituel de vampirisation bilatérale qui siphonne tout le monde — sauf la matrice, qui en sort toujours repue.

Alors que reliée à l'Esprit, la voix porte en elle un fragment du logos — cette fréquence d'origine qui structure les mondes. Ce n'est donc pas tant la voix que la matrice craint mais le verbe vivant. Le logos. Et pour mieux le masquer, elle en a rempli le monde de faux-semblants sonores. Des échos calibrés pour que lorsque le Verbe véritable surgit, plus personne ne sache l'entendre.

Aujourd'hui, on confond trop souvent le frisson, l'émotion et la vibration. Mais le logos ne caresse pas. Il fend. Il résonne. Il n'endort pas l'âme — il l'appelle.

Les maux bleus

Ce ne sont donc pas que des artistes. Ce sont des antennes. Des amplificateurs. Et quand la scène devient le seul exutoire, le trop-plein finit toujours par tout faire sauter.

Cet air mélancolique, ce refrain obsédant
Ressemble aux douces complaintes d'antan.
Et voici le passage qui envoûte mon cœur :
Je me déchaîne quand j'entends à nouveau
Ce chant plein d'amour qu'est le blues de Memphis.

"Memphis Blues", W.C. Handy (1914)

À partir de là, la matrice n’a plus qu’à organiser le rituel. On fabrique des « stars », on crée des « fans ». On bâtit des arènes sonores, des temples de la performance. Et on appelle ça « partager l’émotion ».

Mais ce n’est plus une offrande. C’est une dévotion inversée.

C’est ici qu’intervient ce commandement bien connu de l'Ancien Testament, souvent cité mais rarement compris : « Tu ne te feras point d'image taillée, ni de représentation quelconque… » (Exode 20:4). 

Ou cet autre issu de la Torah : « Vous ne vous tournerez point vers les idoles… » (Lévitique 19:4).

Il s’agit en réalité de décrets vibratoires du Démiurge qui n'interdit pas d'adorer mais de le faire en dehors de sa matrice. Car tant que l'adoration passe par son système, l'énergie lui revient toujours. 

Les idoles ne sont pas des personnes mais des vecteurs d'éloignement de l'Esprit, des structures de détournement.

Ainsi, chaque fois que l'on remet son souffle à un autre, que l'on pleure sur scène ou que l'on crie dans la fosse ou les gradins, on signe une cession vibratoire. On alimente un circuit qui nous désaxe toujours un peu plus, nous donnant l'impression temporaire de nous élever avant de nous plonger dans un état de manque.

Je ne sais malheureusement pas chanter le blues comme auparavant. C'est la vérité de cette musique qui me manque, ce qui tend à prouver qu'on ne devrait jamais perdre son héritage. 

James Brown

Au départ, chanter le blues était peut-être un moyen de transmuter la souffrance induite, rendant ainsi le loosh inexploitable.

Aujourd'hui, à quelques exceptions près qu'on ne verra jamais glorifiées au panthéon des étoiles filantes de l'astral, c'est devenu un moyen de mettre le silence sous Auto-Tune afin que plus personne ne puisse entendre ce qui pourrait potentiellement actionner l'interrupteur de conscience.

Et si Mademoiselle chante le blues, c'est peut-être parce qu'elle en avait marre de louer et qu'elle voulait redevenir propriétaire.

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Jours de gloire

J'avais un ami, c'était un grand joueur de baseball.
Quand on était au lycée,
Il pouvait te lancer une de ces balles rapides
À te faire passer pour un con.

"Glory Days", Bruce Springsteen (1982)

Empreinte carbone oblige, je reste au pays de l'oncle Charley (feu mon grand-oncle), mon colt et mon chapeau de cowgirl troqués contre une batte et une casquette de baseball et hop, me voilà sur le marbre, fin prête à tenter un home run. Un sacré défi, je vous l'accorde, mais c'est justement ce que suggère le 7 de carreau, ce mois-ci — qui n'est d'ailleurs pas sans rappeler le terrain en losange et les sept défenseurs (en sus du lanceur et du receveur) de l'équipe adverse. Une carte qui encourage surtout à prendre du recul et regarder au-delà des apparences. Parfois, ce qui semble être un problème est, en réalité, une chance déguisée. Et si c’était l’occasion de faire un saut quantique ?

Les As de base

Présent dans le paysage américain depuis près de deux siècles, le baseball est plus qu'un simple sport : c'est une institution profondément ancrée dans la culture et l'histoire du pays. C'est même le passe-temps favori des Américains, une tradition transmise de génération en génération. Bien que, depuis les années 60, le football (américain) ait largement pris l'ascendant pour le titre symbolique de sport national.

Pour ma part, je vous avouerais que mon expérience se limite à la lecture de La Petite Fille qui aimait Tom Gordon de Stephen King, où une gamine égarée dans les bois survit à toutes les terreurs qui l'envahissent en écoutant des retransmissions de matchs de baseball sur son walkman (ancêtre du MP3). Ou bien à cette scène culte du film Twilight, sur fond de "Supermassive Blackhole" de Muse, dans laquelle les vampires se livrent à une partie de baseball en plein orage.

Un deuxième coup de tonnerre ébranla le ciel. Esmé s’arrêta. Visiblement, nous étions parvenues au bout de leur terrain de jeu. Les autres paraissaient avoir formé leurs équipes. Edward était positionné très loin, sur le champ gauche, Carlisle se trouvait entre la première et la deuxième base, et Alice s’était approprié la balle, à un endroit qui devait tenir lieu de monticule du lanceur. Emmett brandissait une batte en aluminium qui sifflait presque imperceptiblement dans l’air. J’attendais qu’il eût rejoint le marbre quand je réalisai qu’il y était déjà, bien plus loin du lanceur que les règles traditionnelles ne le stipulent. Jasper se tenait à plusieurs mètres derrière lui, jouant le receveur pour l’équipe adverse. Bien sûr, nul n’avait de gants.
— Très bien, lança Esmé d’une voix claire que même Edward devait percevoir. En jeu !
Alice se redressa, immobile. Tenant la balle à deux mains, à hauteur de sa taille, elle semblait préférer la ruse au rentre-dedans intimidant. Soudain, tel un cobra qui frappe, son bras droit jaillit, et la balle alla frapper la main de Jasper.
— C’est un strike, ça ? chuchotai-je à Esmé.
— Quand le batteur n’arrive pas à frapper, oui.

Fascination, Stephenie Meyer (2005)

Du coup, je suis allée creuser un peu pour tenter d'en comprendre les rudiments, nettement plus compliqués que ceux de ce que les Américains appellent soccer (football chez nous). Si déjà vous êtes perdus avec les règles du foot, attendez de voir celles du baseball !

Le jeu des quatre coins

Deux équipes de neuf joueurs s’affrontent. L’une attaque (elle envoie un de ses joueurs frapper), l’autre défend (elle lance la balle et tente d’éliminer les batteurs).

Le lanceur (défenseur) envoie une balle. Le batteur (attaquant) essaie de l'intercepter en la frappant avec une batte. 

S’il réussit, il court vers la première base, puis les suivantes, espérant revenir à son point de départ — appelé le marbre — pour marquer un point. Pendant ce temps, l’équipe en défense tente de récupérer la balle et de le faire éliminer en la lançant à une base avant lui ou en le touchant avec.

Les batteurs se relaient un par un, dans un ordre fixe. Mais dès que trois batteurs successifs sont éliminés, c’est au tour de l’équipe des défenseurs d’attaquer. Les rôles sont alors inversés.

Chaque joueur conserve son poste : le lanceur reste lanceur, le receveur reste receveur. Mais tous passent à la batte, à tour de rôle, quand leur équipe est en phase d’attaque.

Le baseball est 90 % mental. L'autre moitié est physique.

Yogi Berra, ancien joueur de l'équipe des Yankees

Le duel entre le lanceur et le batteur est un moment clé de chaque match, où stratégie, habileté et psychologie se rencontrent. La conception du monticule sur lequel est positionné le premier joue également un rôle crucial dans ce face-à-face, influençant le déroulement du jeu et offrant des moments de tension inoubliables aux spectateurs.

Le lanceur est la clé de voûte de toute équipe de baseball de haut niveau. C’est sa capacité à surprendre et éliminer les batteurs adverses qui permettra à son équipe de triompher. Le lanceur doit analyser chaque frappeur, choisir quels lancers utiliser en fonctions des qualités et défauts de son adversaire.

La tactique du tic-tac

Un match se joue en neuf manches, chacune composée de deux phases : une où une équipe attaque, une où elle défend. Si les équipes sont à égalité à la fin (on compte le nombre de points marqués et non le nombre de manches remportées), on continue avec des manches supplémentaires jusqu’à ce que l’une prenne l’avantage.

Le baseball n’est pas un sport au chronomètre. Il avance au rythme des manches, dans une logique de cycle répété. Chaque équipe joue, attend, reprend. Encore et encore. Il n’y a pas de « temps officiel », juste des tours à compléter. Et parfois, ça n’en finit plus : certaines rencontres durent plus de quatre heures. Au cricket, ancêtre britannique du baseball, les matchs peuvent même s’étendre sur plusieurs jours. Comme une liturgie du temps suspendu.

Mais tout cela a un coût. Les lanceurs, véritables maîtres du tempo, subissent une pression physique extrême. Le bras, l’épaule, le souffle. Il leur faut parfois plusieurs jours de récupération après un seul match. Le joueur s’épuise, mais la boucle, elle, continue. 

Jeux de rôle pas drôles

Là-haut, parmi les nuages, où les aigles règnent en maîtres,
Joe a défoncé cette balle à l'en faire geindre et gémir.
Arrivant au trot, ses camarades tous s'esclaffent :
Joe DiMaggio a encore frappé.

"Joe DiMaggio Done it Again", Billy Bragg (1999) 

Le terrain s’appelle « le diamant » (ou losange), mais ce n'est qu'un cube matriciel en 2D, vu d'un certain angle, qu’on parcourt de pilier en pilier (base), toujours dans le sens contraire aux aiguilles d'une montre. Même quand on réussit son circuit (home run), on revient au point de départ, au marbre. En anglais, on dit « back to square one ». On a l'impression d'avancer, mais on est juste en train de valider ton tour de cage. 

Et pendant ce temps, la batte frappe, et le terrain use. La batte, c’est l’outil qu’on brandit. Symbole de puissance, de frappe, de décision. Mais à bien y regarder, elle a surtout été conçue pour frapper dans le cadre, pas pour en sortir. Elle rappelle le bâton utilisé pour les piñatas que l’on cogne à l’aveugle dans l’espoir de libérer des bonbons. Et dans les théâtres de Guignol, c’est toujours le même « méchant » qui prend les coups de matraque.

D'un tour à l'autre, les rôles s'inversent : un jour on lance, un jour on frappe. Toujours sur le même terrain matriciel. Terre battue. Scénarios rebattus. Panem et circenses. Du pain et des jeux. Une autre version des cases de l'échiquier. Toujours et encore, la Matrice altère, recycle, recombine... mais jamais ne crée. Elle a besoin de nous pour ça.

Pour parodier Téléphone, je dirais qu'on joue sa vie comme on joue au baseball. On gagne, on perd, mais toujours on espère pouvoir remporter une petite manche. Parfois, on se retrouve du côté du manche et on doit le jeter après la cognée. D'autres fois, on perd des manches et on y laisse sa chemise. On peut même finir manchot. Oups !

Bâts et débats

Les révolutions, c'est quand les battes de base-ball et les clubs de golf changent de main. Les dates exactes et les litres de sang sont des querelles d'historiens.

Anonyme

Dans le monde du sport comme dans celui du Démiurge, il y a cette notion fondamentale de frappe qui revient en boucle  : on bat la balle, on bat le pavé, on bat des records. On tape du pied, on frappe des mains, on bat la mesure… de la démesure.

On donne et reçoit beaucoup de coups aussi : coup de gueule, coup de foudre, coup de colère, coup de sonnette, coup de minuit, d'un coup, pour le coup, tout à coup... La violence (et la souffrance qu'elle engendre, génératrice de loosh) apparaît comme un pilier fondamental dans ce monde de prédation. Même la fête bat son plein, comme si la joie devait, elle aussi, passer sous les fourches rythmiques d’un système bien huilé. Et quand ça devient trop évident, on rebat les cartes. Mais le jeu reste le même.

Toutes les cartes sont marquées,
Tous les destins vont se télescoper.

"Where Were You Hiding When the Storm Broke?", The Alarm (1983)

C’est que le langage sait, même si on ne l’écoute plus. On nous rebat les oreilles, on nous fait parcourir les sentiers battus et pendant ce temps, on porte le bât… là où il blesse.

Car il y a toujours quelque chose à supporter. Un poids, une règle, un cycle. Un terrain à gagner, une base à atteindre. Encore. Et encore. 

Et quand on croit avoir marqué un point… la boucle recommence.

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Complétement à l'Ouest

Il joue de l’harmonica… mais il joue aussi de la gâchette. 

Cheyenne, Il était une fois dans l’Ouest

Égarée dans l'archipel des Caraïbes, à la recherche d'un vaisseau fantôme, l'héroïne s'appelle Calamity Eyael. Sauvée de justesse des griffes du Capitaine Barbossa, elle se retrouve propulsée (par la DeLorean du Doc) dans le Kansas natal de son grand oncle Charley1, sur la piste du Con, de l'Abruti et du Tyran. Et déjà, elle entend siffler les balles dans la grand-rue. Planquons-nous derrière le bar, on dirait que quelqu'un va bientôt mordre la poussière ! Fallait s'y attendre avec ce satané six de carreau, porteur d'imprévus et de changement, qui appelle, ce mois-ci, à la prudence dans les rapports sociaux. Mieux vaudrait donc éviter de froisser tous les excités de la gâchette. D'autant que le shérif du patelin m'a tout l'air d'être un sacré couard.

L'Ouest sauvage

Au risque de casser l'ambiance, sachez qu'un cow-boy n'est rien d'autre qu'un vacher ou un bouvier, soit un garçon de ferme s'occupant du bétail bovin dans les grands espaces de l'Ouest américain. Tout de suite, ça fait un peu moins glorieux ! Cette profession, nous explique la Bible en ligne2, dérive de celle de vaquero, en vogue au Nouveau-Mexique aux XVIe et XVIIe siècles, mais s'en distingue en ce sens que ces derniers ne sont pas des ouvriers agricoles. En effet, au XIXe siècle les élevages de l'ouest alimentaient l'ensemble du pays. En l'absence de chemin de fer, le cow-boy avait donc pour mission de conduire les bêtes à travers le sud des Grandes Plaines. Cette transhumance, qui cessa aux alentours de 1890, a donné du cow-boy une image d'homme libre, solitaire et nomade, en certains points éloignée de la réalité.

Ainsi, contrairement au mythe véhiculé par la littérature, les bandes dessinées et le grand écran, les cow-boys n'étaient pas du tout des héros, tireurs d'élite prêts à dégainer pour sauver la veuve et l'orphelin des Peaux-rouges sanguinaires.

Tout d'abord, la plus grande menace pour ces gardiens de vaches ne venait pas des Indiens ni des voleurs de bétail mais du bétail lui-même. La nuit, le moindre hurlement de coyote ou grondement de tonnerre dans les Grandes Plaines pouvait effrayer le troupeau qui, pris de panique, risquait alors de les piétiner. Retrouver ensuite les bêtes enfuies pouvait leur prendre plus d'une semaine. 

Traverser les rivières et les fleuves constituait un autre défi majeur, avec des risques de noyade autant pour le bétail que pour les humains. Parfois, c'était le manque d'eau qui pouvait mettre leurs vies en péril. Ce à quoi venaient s'ajouter les morsures de sconses porteurs de rage et les attaques de loups.

Une fois, je me suis fait descendre par John Wayne.
Ouais, c'était vers la fin.
Cette unique scène m'a payé un millier de verres
Et m'a piégé,
Mais je vais te le dire, l'ami,
À tous les cow-boys, cavaliers pris dans le tourbillon,
Ce soir, les étoiles de l'Ouest brillent à nouveau de mille feux.

"Western Stars", Bruce Springsteen (2019)

Mais finalement, le pire danger n'était pas tant cette nature sauvage et indomptée que les sirènes et démons de la « civilisation ». Ces villes de pionniers qu'on vous montre dans les westerns avaient, en fait, très mauvaise réputation. Un journaliste de passage à Kansas City3, autour des années 1870, rapporte qu'« après la tombée de la nuit, la terre civilisée connaît peu de spectacles de débauche aussi débridés et éhontés qu’un dancing dans les villes de la frontière ».

On parle même de « Sodomes de l'Ouest » dans lesquelles le cow-boy solitaire succombe aux plaisirs éphémères du confort citadin et dilapide, en quelques jours, son salaire durement gagné, dans le jeu, les prostituées — et surtout : l'alcool. 

Toujours la même histoire, en somme. Il n'y a que le décor qui change. On tourne en rond mais les aveugles appellent cela le « progrès ». Et à force de tourner en rond, on finit toujours sur le (six de) carreau…

Règlements de compte à K.O. Parking

Force est de constater que nos villes occidentales ressemblent de plus en plus au Far West d'antan. Mais pas celui de Lucky Luke ni des westerns spaghetti ou du fantasme hollywoodien incarné par les John Wayne, Gary Cooper et autres James Stewart —  plutôt la version low-cost des cités des enfants perdus, souvent issus de l'immigration d'apparence incontrôlée mais parfaitement contrôlable par la matrice qui se nourrit principalement du chaos, et nous ressert toujours les mêmes scripts : rodéos urbains, embuscades à dos de scooter, règlements de compte sur bitume défoncé. 

Le vent souffle en Arizona,
Un état d'Amérique dans lequel Harry zona.
Cow-boy dingue du bang bang, du flingue
De l'arme, du cheval et de quoi faire la bringue,
Poursuivi par Smith & Wesson
Colt, Derringer, Winchester & Remington,
Il erre dans les plaines, fier, solitaire,
Son cheval est son partenaire.

"Nouveau Western", MC Solaar (1994)

On troque les fameuses boots contre des baskets Nike-ta-mère ; les saloons contre des McDo ou des kebabs —  mais le scénario reste inchangé : l'ego à fleur d'arme, le surin facile, l'injustice expéditive du talion aveugle, privé d'électricité à tous les étages et qui s'éclaire aux bougies d'allumage du carburateur des bagnoles qu'il fait cramer quand il est content (ou pas content) plus quelques balles perdues en guise de ponctuation. 

Ce serait presque drôle si c'était une caricature de Charlie Hebdo. Sauf que non. Mais les descendants de l'Adam démiurgique s’habituent à tout. Trop de fragments à rassembler, pas assez de conscience pour y parvenir. À quoi bon d'ailleurs ? La « vie » est bien trop courte pour espérer reconstituer le puzzle à temps. Voilà pourquoi la matrice préfère écourter la durée de simulation et recycler plus souvent, quitte à saturer les âmes. En d'autres termes, mourir jeune réduit les risques de prises de conscience inopinées.

Le cow-boy de minuit moins le quart4

Le cow-boy urbain des temps modernes ne chevauche plus que son ego planétaire. 

Dans de nombreux endroits aux États-Unis et certainement dans d'autres endroits du monde, l'image du cowboy est devenue, pour certains, négative. Le mot « cowboy » implique un individu fort et têtu dont l'individualisme dépend de la capacité à faire tomber l'individualisme des autres.

Viggo Mortensen

Il n'a rien de solitaire : il se déplace en meute de prédateurs prédatés. Il se veut rebelle et fort, mais ce n'est qu'un lâche de la pire espèce —  un collabo à la solde du système, avec plus de boutons de contrôle que le tableau de bord d'un avion de ligne. 

Sauf qu'il lui manque tellement de cases que la partie s'apparente davantage à un vieux PacMan sous amphétamines (ou à une partie de Démineur) qu'aux échecs. 

Je suis un cow-boy,
Je chevauche une monture d'acier.
Je suis recherché mort ou vif.

"Dead or Alive", Bon Jovi (1992)

Recherché mort ou vif ? Qu'importe ! Même pas un aventurier de l'identité perdue. Juste un figurant, qui se figure être la star du film — celui qui tourne en boucle.

Mais voici un scoop : tant qu’on croit que le chaos est dehors, on reste dans le film. Et c’est rarement nous qui écrivons la fin.

Les Mystères de l’Ouest

Qui se souvient de cette fameuse série culte des années 60 mettant en scène James West et Artemus Gordon, deux agents secrets opérant dans l'Ouest américain de 1869 à 1877 ? Remise au goût du jour avec Will Smith dans un remake explosif (et quelque peu chaotique) à la fin des années 90, elle transformait le western poussiéreux en un laboratoire d’expérimentations rétro-futuristes. L’Ouest y devenait un décor prétexte à toutes les folies technologiques et conspirations absurdes — comme si la fiction avait flairé que ce Far West-là n’avait jamais été réel, mais déjà simulé.

Et si c’était là le vrai mystère de l’Ouest ? Un territoire déjà hors-sol, peuplé de mythes, de cow-boys surjoués, de machines improbables et de justiciers au brushing impeccable. Bref, un théâtre mental, parfait pour tester des récits de pouvoir, de contrôle et d’héroïsme codé.

Quarante-sept loques,
Entassées dans une ruelle.
Au nord, à l'est, à l'ouest, au sud,
Tous logés à la même enseigne,
Patientant en coulisses
Jusqu'au grand boum.
Moi, je suis dans une chambre
Et j'attends ma copine.
C'est une vraie garce mais je m'en fous.
J'adore ses yeux et sa crinière rebelle.
Danser sur nos rythmes préférés,
Parés pour les années 90,
Et la vie dans le grand Ouest sauvage.

"Wild Wild West", The Escape Club (1988)

Peut-être que l’Ouest n’a jamais existé autrement que comme décor — un décor que la matrice recycle à volonté. Aujourd’hui encore, elle le décline dans nos villes, nos écrans, nos fantasmes d’indépendance.

Même spirale. Même casting. Nouveau décor. Rien de neuf à l’Ouest du cube démiurgique.

Comme aurait pu dire Jean Yanne, s’il avait survécu à TikTok : « On est tous des cow-boys… sauf qu’on s’est fait chourer la selle et qu’on tire à blanc. »

Notes et références

  1. ^ Ceci est véridique : mon grand-oncle, né à la fin des années 1890, s'appelait réellement Charley et était bien originaire du Kansas. 
  2. ^ Wikipedia.
  3. ^ Philippe Jacquin, Vers l’ouest : un nouveau monde 
  4. ^ Clin d'œil croisé aux films Midnight Cowboy (Macadam Cowboy en français) de John Schlesinger (1969) avec Jon Voight et Deux heures moins le quart avant Jésus-Christ de Jean Yanne (1982) avec Coluche.

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