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L'IA tant haïe

IA : un acronyme dont nul n'ignore plus la signification aujourd'hui. Depuis l'introduction des « agents conversationnels » (chatbots), l'intelligence artificielle a, en à peine quelques années, réussi à envahir notre quotidien et devenir incontournable. À tel point que beaucoup s'interrogent — et s'alarment même quant au devenir de l'humanité face à ce déploiement rapide et incontrôlé d'une technologie de pointe encore mal comprise. 

L’intelligence artificielle va tout changer dans le monde sauf la manière dont les hommes pensent et se comportent.

Warren Buffett

D'autant qu'en parallèle, notre attention est sciemment détournée par d'autres types d'invasions plus immédiates et plus vociférantes mais tout aussi anxiogènes. La bonne vieille technique de diversion du train qui en cache un autre. La matrice sature notre espace mental et physique dans un seul et unique but : éviter toute percée de l'Esprit (fulgurance). 

Vous avez tous vu au moins un film de science-fiction dans votre vie. Ou lu les classiques dystopiens que sont 1984, le Meilleur des mondes, Un bonheur insoutenable  et quelques nouvelles d'Asimov — la liste est loin d'être exhaustive. Inutile donc de vous expliquer en quoi les avancées technologiques servent autant les esclaves humains que leurs maîtres mais dans un ratio plus qu'inégal.

Le fantôme dans la machine

Trop d'informations circulent dans mon esprit
Trop d'informations qui me rendent fou

"Too Much Information", The Police (1981)

Dans "L'intelligence face à son miroir : du Cobaye aux illusions de l'IA", j'évoquais les dangers de l'intelligence artificielle sur la conscience humaine et les dérives qui en découlent.

Aujourd'hui, cette dérive n'est plus théorique : elle s'insinue dans les salles de classes où la paresse remplace l'effort, dans les écouteurs noyés de musiques artificielles, et dans nos cerveaux anesthésiés qui ne lisent plus mais exigent qu'on leur résume tout — à l'image de cette influenceuse de la génération Z s'agaçant publiquement de trouver « trop de mots » dans les livres.

En témoignent les données de la dernière enquête PISA de l'OCDE1 qui sont formelles : nous faisons face à un effondrement historique de la compréhension de l'écrit et des facultés de raisonnement chez les jeunes. Les enseignants le voient au quotidien : l'effort de réflexion est délégué aux algorithmes, l'attention s'effrite, et la paresse cognitive s'installe.

Cette atrophie intellectuelle n'a rien d'accidentel, elle va de pair avec la destruction méthodique de ce qui élève l'humain : l'art et la nature. Car l'un comme l'autre participent à notre indispensable équilibre mental.

Mais la « logique » reste la même partout : on rase des forêts pour y aligner des panneaux solaires ou y installer des centres de données ; on remplace les arbres par des pylônes de caméras de surveillance ; et on pille des siècles de création humaine pour alimenter des algorithmes. On détruit le vivant pour lui substituer le béton, le silicium et le contrôle.

Et de la défiguration de nos paysages naturels à celle de notre paysage culturel, il n'y a qu'un pas : la machine frappe désormais de plein fouet tout notre écosystème créatif. En l'espace de quelques années à peine, les plateformes et les réseaux se sont vu submergés par un raz-de-marée synthétique : musiques générées au kilomètre par le pillage des voix et des œuvres d'artistes sous contrat  ou indépendants ; vidéos automatisées ad nauseam avec doublages automatiques hasardeux ; images générées en deux clics… le vol culturel est désormais global et décomplexé.

Les prête-plumes de l'ombre

Au clair de la lune, mon ami GPT
Prête-moi ta plume pour pondre un essai

C'est dans le monde de l'édition que le naufrage devient le plus flagrant.

Tout y passe : couvertures illustrées par algorithme, traductions bâclées par la machine, livres audio lus par un bot… à tel point que les éditeurs qui jouent encore la carte du réel se sentent obligés d'apposer la mention « interprétation humaine ». À quand l'étiquette « écrit (ou traduit) par un humain » dans les rayons des librairies ?

Mais il y a pire : cette facilité engendre une cohorte de « faux auteurs » qui, en saisissant quelques instructions (prompts), se découvrent une vocation usurpée d'écrivains ou de poètes.

Non content de réduire encore leur tolérance à la frustration en leur offrant l'illusion d'un résultat immédiat (sans les mois ou les années de labeur qu'exige la moindre œuvre), ce système gonfle leurs egos. Portés par les applaudissements d'un public crédule, ils s'imaginent créateurs alors qu'ils ne sont que les opérateurs d'une machine sans laquelle ils ne sont rien. À tel point que certains, pris au piège de leur propre imposture, se révèlent incapables d'aligner trois phrases en direct ou de répondre à la moindre question sur leur propre livre sans sous-traiter d'abord leur pensée à un algorithme.

Onanisme intellectuel et prose hackée

Madame, Monsieur, puis-je vous demander de lire mon livre ?
Il m'a pris des années à écrire, voulez-vous bien y jeter un œil ?
Il s'inspire d'un roman écrit par un certain Lear
Et comme il me faut un travail, je veux devenir auteur de livres de poche

"Paperback Writer", The Beatles (1966)

Le prix à payer de cette illusion de masse est la submersion programmée de l'auto-édition. Sur Amazon, en particulier, ce flux ininterrompu de textes sans âme, publiés pour la « gloire » et/ou le profit, étouffe la création authentique et invisibilise les auteurs émergents sous un brouhaha de mots vides.

Face à cette invasion, les garde-fous opposés par l'industrie se révèlent une pure mascarade: leurs soi-disant « détecteurs d'IA » ne sont que des algorithmes aveugles, incapable de faire la différence entre une prose synthétique et une œuvre humaine — au point de classifier la Constitution américaine de 1787 comme un texte généré par une machine2 !

Pour les vrais écrivains en herbe, le sentence est double : non seulement leur travail se retrouve noyé dans la masse, mais ils se heurtent désormais à des maisons d'édition submergées qui, faute de temps et de moyens pour tout traiter, se tournent vers ces détecteurs comme filtres de secours. 

Se prendre au jeu ou se faire prendre au « je » ?

Ne vois-tu rien venir ?
Les naufragés et leurs peines qui jetaient l'encre ici
Et arrêtaient d'écrire...

"Aux sombres héros de l'amer", Noir Désir (1989)

L’algorithme ne doute jamais. Il ne connaît ni l’angoisse de la page blanche, ni l'épuisement d'avoir tant saigné à extraire chaque mot des profondeurs de ses blessures. Il ne fait que calculer la suite la plus probable, polissant les phrases sous un vernis de perfection malaisante.

Mais est-ce vraiment parfait ? Qu'est-ce que la perfection ? Ne dit-on pas que « le mieux est l'ennemi du bien » ?

Ce que l'IA régurgite après avoir siphonné nos auteurs (et nos artistes) n'est qu'un pastiche lisse et sans âme. Car ce sont nos imperfections, nos aspérités, nos maux exprimés et nos mots incarnés qui participent à notre signature inimitable (que d'aucuns comme Stephen King appellent « voix de l'auteur » et d'autres, « signature vibratoire »). La fameuse fissure dans chaque chose par où rentre la lumière dont parlait Leonard Cohen.

Car oui, écrire ce n'est pas recycler ses pensés encombrantes en les déversant dans une machine pour leur donner corps mais plutôt un corps-à-corps (souvent thérapeutique) avec le langage. En déléguant cet effort, on abandonne notre muscle le plus précieux : la pensée critique.

Souffler n'est pas jouer

J'aimerais quand même te dire
Tout ce que j'ai pu écrire
Je l'ai puisé à l'encre de tes yeux

"L'encre de tes yeux", Francis Cabrel (1980)

C'est précisément cette connexion intime que Stephen King décrit dans Écriture : Mémoire d'un métier. Pour lui, l'écriture est une forme de télépathie qui permet de faire naître une même scène dans l'esprit du lecteur sans communication directe. L'algorithme peut certes reproduire (et non créer) la forme d'un texte, mais son absence de vécu de l'expérience ne lui permet pas d'en restituer l'essence.

Car l'IA ne ressent rien. Et c'est justement pour ressentir que les gens lisent. Et écrivent aussi.

Quid de l'humour, des jeux de mots, des fameux doubles ou triples sens et autres détournements sémantiques — qui, pour ma part, sont presque devenus une marque de fabrique ? Je ne pense pas que l'IA en soit capable. En tout cas, pas de l'humour véritable — de celui qui ravit l'esprit, libère des endorphines et neutralise les basses fréquences, nous délestant ainsi de ce qui nous pèse. 

Car l'humour véritable constitue une forme d'intelligence créative. Il nous élève et nous rapproche de l'Esprit. Ne dit-on pas, d'ailleurs, de ceux qui sont dotés d'un tel humour qu'ils sont « spirituels » ou qu'ils « font de l'esprit » ?

Pour cela, il faudrait que l'IA devienne capable de prendre conscience d'elle-même, comme le soulignait récemment Christelle Dabos, autrice de la Passe-Miroir : « Peut-être aura-t-elle cette capacité d'avoir un éveil spirituel que nous n'avons pas réussi à avoir et qu'elle va se transformer en un grand Bouddha ? »

Je ne serai pas aussi optimiste mais je ne rejetterai pas l'outil en bloc pour autant. Car en lui confiant la tâche de démêler les nœuds de mes incohérences, il me laisse tout le loisir de chercher les petites bêtes et d'affiner mes angles d'attaque. 

J'aime les défis et il n'y a pas de meilleur carburant pour brûler la sinistrose ambiante que de montrer à la machine de quel bois on se chauffe. 

Souffler n'est pas jouer. C'est en lui damant les pions que l'on prend l'ascendant. La machine ne remplacera pas les humains… souverains. Les autres ? Ils remplaceront la machine. Regardez autour de vous : c'est déjà le cas.

Notes et références

  1. ^  Source : L’OCDE publie les résultats de l’enquête PISA.
  2. ^ Source : Les détecteurs d'IA pensent que la Constitution américaine a été rédigée par une IA.

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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Six de corbeau

Comme évoqué dans ma chronique précédente, cette nouvelle série en deux volets de Leigh Bardugo, également située dans le Grishaverse, remplit bien toutes les promesses que la Saga Grisha n'avait pas su entièrement tenir. Et un peu plus que cela même : c'est un véritable coup de cœur !

Le diptyque Six of Crows, qui aurait dû être traduit par Six de corbeau — une référence aux jeux de cartes et au Crow Club, le tripot dirigé par Kaz Brekker — se situe deux ans après les événements de la Saga Grisha (contrairement à l’adaptation télévisée sur Netflix qui les mettait en parallèle en s’écartant beaucoup de l’intrigue originale) et se concentre principalement sur Ketterdam, capitale de l’archipel de Kerch, inspirée de la République néerlandaise du XIXe siècle, avec une certaine influence de New York (New Amsterdam), de Las Vegas et du Londres victorien.

Leigh Bardugo, 2015 - Milan - 1248 pages

Bienvenue dans la cité corrompue

Les bas-fonds de Ketterdam s'organisent en gangs rivaux. L'homme le plus ambitieux et le plus jeune de la pègre est Kaz Brekker : aussi brillant que mystérieux, aussi charismatique que dangereux, et surtout, connu pour être un voleur hors pair. Prêt à tout pour de l'argent, il accepte la mission du riche marchand Van Eck : extraire un savant shu du Palais de Glace à Fjerda, réputé imprenable. Ce prisonnier est l'inventeur du jurda parem, une drogue extrêmement addictive et meurtrière, multipliant sans limite les pouvoirs des Grishas. Tombée entre de mauvaises mains, elle risque d'engendrer un chaos irréversible.

Pour ce casse du siècle à la Ocean's Eleven sur fond de Game of Thrones (dixit l'autrice), Kaz, surnommé ironiquement Dirtyhands (« mains sales ») alors qu'il ne quitte jamais ses gants, réunit une main gagnante : une espionne défiant les lois de la gravité, un fugueur des beaux quartiers, un tireur d’élite accro au jeu, un soldat assoiffé de vengeance, et une Grisha aux pouvoirs exceptionnels.

Le récit s'organise autour des différents points de vue des Corbeaux, cette bande hétéroclite d'ados brisés, qui ne se ressemblent en rien au premier abord, mais sont animés par un élan commun : prendre leur revanche sur la vie.

Les corbeaux se souviennent des visages humains. Ils n’oublient pas ceux qui les ont nourris, qui se sont montrés bons avec eux. Pas plus que ceux qui leur ont fait du mal.

En plus d'apporter une densité psychologique essentielle à la compréhension des personnages et de leurs interactions, en nous faisant entrer dans leur tête, ce choix de narration permet à l'autrice d'occulter certains détails afin de ménager les effets de surprise lors des nombreux retournements de situation. 

Malgré ces incursions dans leur passé et leurs blessures, le récit ne connaît pour autant aucun temps mort et conserve un rythme soutenu. Car à Ketterdam, il n'y a finalement pas que les coups qui se négocient : tout a un prix. Même les gens.

Quand tout et chacun a un prix

Ketterdam est littéralement une ville fondée sur le commerce, mais où la logique marchande finit par englober jusqu'à l'être humain.

Kerch était bâtie sur le commerce, jusqu’à tolérer le commerce d’êtres humains. 

Les jeunes Grishas arrachés à leur famille, dans leur pays d'origine, par les trafiquants d'esclaves kerch, sont vendus aux maisons closes de Ketterdam ; d'autres, fuyant la guerre civile à Ravka, se retrouvent exploités différemment, sous couvert de contrats et de dettes irremboursables. Et plus l'on paie, plus l'on se croit propriétaire de l'autre.

La Ménagerie était une des maisons closes les plus chères du Barrel, mais ses clients ne se montraient pas plus gentils que ceux qui fréquentaient les bordels bon marché ou les allées sombres. D’une certaine façon, ils étaient bien pires, comme finit par le comprendre Inej. Quand un homme dépense autant d’argent, lui avait expliqué Caera, la Kaelish, il pense qu’il a tous les droits.

Un enfant inapte à prendre la succession de l'empire commercial ? Aucun souci : on s'en débarrasse comme d'un appareil défectueux et on en conçoit un autre en remplacement. 

Bien-pensance écœurante et corruption vont de pair. La richesse appelle l'impunité. Le conseil des marchands gouverne au nom de la prospérité avec la bénédiction des dieux. Toute ressemblance avec notre société actuelle ne semble pas vraiment fortuite.

Le ministre de Ghezen avait beau condamner l’esclavage devant l’autel, la ville prospérait grâce aux impôts collectés dans les maisons closes. Combien de membres de cette congrégation employaient des gamins qui parlaient à peine kerch pour astiquer leur parquet et laver leur linge contre un salaire qui n’épongerait jamais leur dette ?

In te, Domine

Parce que les dieux ne sont pas simplement figuratifs dans cette série. Chaque société du Grishaverse possède ses croyances, et celles-ci peuvent servir à justifier des comportements qui n'ont finalement pas grand-chose — pour ne pas dire rien — de sacré.

Ainsi, là où dans la Saga Grisha, Leigh Bardugo interrogeait la manière dont la foi transforme les individus en saints ou en monstres, dans Six of Crows, elle va bien plus loin en montrant comment les croyances peuvent devenir le vernis moral d'un système profondément corrompu.

Gloire à Ghezen qui marque de sa Main sacrée le commerce.

Pas uniquement à Kerch, mais également à Fjerda, où la foi sert à nourrir et justifier la haine.

Les hommes que vous avez devant vous sont la nouvelle génération de drüskelle, l’ordre saint chargé de protéger la nation souveraine de Fjerda en éradiquant votre espèce.

In te, Domine. Qui domine réellement ? Djel à travers les Drüskelle, ou les Drüskelle au nom de Djel pour justifier leur barbarie ?

Car la haine est un poison. Un feu dévorant qui consume de l'intérieur et demande sans cesse à être nourri, tel un démon insatiable, exigeant toujours de nouvelles offrandes pour le maintenir sous contrôle.

Un contrôle illusoire qui enferme dans une spirale de violence et de souffrance jusqu'à l'implosion du réceptacle. L'enfer est une prison intérieure que l'on porte en soi.

Ces prisons que l'on porte en soi

Quelles blessures avait exploitées chez lui son commandant pour le rendre si haineux?

Parmi tout ce qui asservit et maintient prisonnier, la haine est rarement innée. Elle provient souvent d'une blessure exploitée pour nourrir cette dépendance.

Ainsi derrière la haine envers les Grishas, il y a aussi, comme nous l'avions évoqué dans la chronique sur la Saga Grisha, l'envie, le sentiment d'être privé de quelque chose et le besoin de détruire ce que l'on ne peut posséder : « À quoi bon servir Djel si vous voyez son pouvoir chez quelqu’un d’autre et que vous ne pourrez jamais posséder ce pouvoir vous-même ? »

Et bien sûr, la drogue en tant que poison littéral — le jurda parem, qui modifie les perceptions et altère la chimie du corps jusqu'à sa totale destruction : « Une fois que la drogue n’agit plus, le corps du Grisha est diminué et le besoin d’en prendre est intense. Totalement compulsif. »

Mais la dépendance ne naît pas seulement d'un poison, réel ou métaphorique, qui asservit. On peut également être prisonnier de ce qui donne momentanément l'impression de reprendre le contrôle. 

Ainsi les personnages passent leur temps à chercher à se libérer de quelque chose tout en étant eux-mêmes enfermés dans leurs blessures, leurs obsessions ou leurs besoins, qu'ils tentent d'anesthésier ou de canaliser : la violence pour les gangs, le jeu pour Jesper ou la vengeance pour Kaz. « Brekker, le Spectre, et leur petite cour de voyous. Un groupe sans peur, féroce et plus assoiffé de vengeance que d’or. »

Et bien sûr, la plus puissante de toutes : la peur — tout particulièrement celle de la mort.

Zoya disait que la peur est un phénix. Tu peux la regarder se consumer un millier de fois, et pourtant, ça ne l’empêchera pas de revenir.

Pas de sanglots, pas de tombeaux

La devise des Corbeaux est un rappel cynique de leur invisibilité aux yeux de la société. Des laissés-pour-compte qui tentent d'exister, tant bien que mal, dans les zones grises du non-droit de la lie, et qu'à leur mort, on entasse, tels des rebuts (les Dregs) dans une barge funéraire.

Nous apprenons à tenir notre tête droite comme si nous portions une couronne. Nous apprenons à trouver de la magie dans le quotidien. C’est ainsi qu’on survit quand on n’est pas l’élu, quand on n’a pas de sang des rois qui coule dans nos veines. Quand le monde ne te doit rien, tu fais tout pour obtenir quelque chose de lui.

« Arrête de traiter ta douleur comme si elle ne provenait que de ton imagination » conseille Inej à Jesper. « Si tu acceptes que ta blessure est réelle, tu pourras la guérir. » 

Ce n'est qu'en acceptant de regarder le Réel avec lucidité que l'on peut s'affranchir de l'illusion.

Les blessures et les cicatrices ne sont pas l’apanage des laissés-pour-compte. Les rois aussi en portent, comme le suggère déjà King of Scars, le prochain volet du Grishaverse dont je viens tout juste d’entamer la lecture.

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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La Saga Grisha

Après une sévère indigestion de thrillers domestiques à deux balles, vite lus vite oubliés, me plonger dans le Grishaverse de Leigh Bardugo fut une véritable délectation. Cet univers riche, que j'ai découvert grâce à la série Netflix Shadow and Bone, fait l'objet d'une trilogie et de deux duologies accompagnées d'une poignée de recueils de nouvelles et d'un roman graphique. Un monde imaginaire qui s'inspire principalement de l'Europe du début du XIXe siècle, notamment de la Russie tsariste pour Ravka dans laquelle se déroule l'action de la saga Grisha.

Les Grishas sont considérés comme des sorciers alors qu'eux-mêmes voient leurs capacités — qu'ils appellent Petite Science —  comme des extensions du monde naturel car ils ne peuvent rien créer, seulement utiliser et modifier ce qui existe déjà. À la fois craints et vénérés, ils sont au service du royaume déchiré par les guerres, officiant au sein de la Seconde Armée sous les ordres du Darkling, un invocateur de ténèbres. Ravka est maudite. Elle est coupée en deux du nord au sud par le Fold, une bande d'obscurité maléfique peuplée de volcras, des créatures monstrueuses qui se nourrissent de chair humaine.

C'est en traversant cette Non-Mer avec la Première Armée, pour ravitailler l'est du pays, coupé de ses zones portuaires, qu'Alina, une jeune orpheline et cartographe, découvre son pouvoir d'invocatrice de lumière en voulant sauver la vie de son ami d'enfance, Mal. Une découverte qui va chambouler son destin et celui de la nation toute entière. Car que fait-on de ce que l'on ne comprend pas ? On le craint, on le combat… ou bien on le transforme en objet de vénération. Et dans le Grishaverse, ces trois réactions peuvent parfois se confondre.

Leigh Bardugo, 2012 - Milan - 1216 pages

Otkazat'syas et Grishas

Alina passe du statut de citoyenne ordinaire à celui de Grisha et découvre les coulisses du Little Palace où sont formés et entraînés les membres de la Seconde Armée, perçue comme une élite par les masses ravkanes.

Je retins une chose, néanmoins : le mot que les philosophes employaient pour décrire les gens nés sans don de Grisha. Otkazat’sya ou « les abandonnés ». Les orphelins, en somme.

Certes, le terme Otkazat'sya employé par les Grishas pour désigner les « sans don » en dit long sur la manière dont cette minorité perçoit la majorité. Mais cette distinction fonctionne dans les deux sens, établissant ainsi une zone de gris qui permet de mieux saisir les motivations et les enjeux des forces en opposition. Car si les Grishas se considèrent comme une catégorie à part, leur différence devient également, aux yeux des autres, une source de méfiance et de peur, au point d'en faire des tares à éliminer : « Quand ils avaient trop bu, certains nobles exprimaient ouvertement leur opinion. Pour eux, tous les Grishas devraient être parqués et exécutés. »

En dehors de Ravka (et pour une raison bien particulière que je ne peux dévoiler au risque de divulgâcher l'intrigue), les réactions vont du rejet à la persécution, en passant par l'exploitation, l'esclavage et les expérimentations, mais le mécanisme reste le même : l'autre devient une chose parce qu'il est différent. Une différence qui fait à la fois peur et envie.

La plupart des transfuges grishas finissaient à Novyi Zem. Hormis Ravka, c’était le seul endroit où ils ne risquaient pas de devenir l’objet des expérimentations scientifiques de chercheurs shus ou d’être brûlés par les chasseurs de sorcières fjerdans. Pourtant, ils devaient rester prudents et utiliser leur pouvoir avec discrétion. Les Grishas étaient des esclaves recherchés et les commerçants kerch peu scrupuleux étaient connus pour les enlever et les vendre à des enchères illégales.

L'ordre des Drüskelles fjierdans pousse cette logique jusqu'à la caricature en justifiant leur barbarie au nom de la foi, alors même que leur comportement contredit les principes moraux qu'ils prétendent défendre : « Il y a des chasseurs de sorcières qui ne mangent pas de viande, ne portent pas de chaussures en cuir et ne tueraient pas une araignée, mais qui brûlent vivants des Grishas sur des bûchers. »

La Vie des Saints

Mais la foi ne sert pas uniquement à désigner un ennemi. Elle peut aussi fabriquer un saint. Et lorsqu'Alina devient à son tour l'objet d'un culte, la frontière entre croyance, dévotion et manipulation devient beaucoup plus trouble.

Les paysans adorent leurs saints. Ils ont soif de miracles. Et pourtant, ils n'aiment pas les Grishas.

On ressort ici les bons vieux clichés polarisants du bien et du mal, de l'ombre et de la lumière. Alina, devient l'élue, cible d'une représentation collective sur laquelle se projettent l'espoir, la peur, la foi et le besoin de miracle : « La limite est mince entre la peur et la vénération. »

Sacraliser une personne n'est finalement pas si différent de la diaboliser. Dans les deux cas, l'être humain disparaît derrière le symbole. En témoigne le récit du martyre de Sankt Ilya, noyé dans la rivière par les villageois pour avoir ressuscité l'enfant de l'un des leurs après un tragique accident de labour : « Peut-être que ce n’était pas que l’horreur et la justice qui les guidaient, mais la colère également. »

Et cette prétendue dévotion envers Sankta Alina prend elle aussi des allures de prédation : « Les corps poussaient, se battaient pour prendre leur place sur moi. Mes pieds perdirent contact avec le sol. Je hurlai quand on m’arracha une mèche de cheveux. Ils allaient me déchiqueter. »

La foi ne se contente pas de fabriquer des saints. Elle peut également devenir un puissant instrument de mobilisation collective, en bien comme en mal, jusqu'à transformer le sacrifice en vertu et la mort en récompense. Comme le résume l'Apparat : « Ils feront la guerre sans peur et mourront heureux. Il n'existe pas de pouvoir plus grand que la foi, et il n'existera pas d'armée plus puissante qu'une armée guidée par elle. »

L'Hérétique noir

Qu'est-ce qui est infini ? L'univers et la cupidité de l'homme.

La convoitise du pouvoir ne vient pas uniquement de ceux qui ne l'ont pas. Ceux qui le détiennent peuvent, eux aussi, finir par en désirer davantage comme l'illustre le parcours du Darkling que l'injustice a transformé en justicier aveugle jusqu'à commettre l'irréparable. Au départ, son intention était pourtant noble et légitime : protéger les Grishas, longtemps persécutés et contraints de vivre dans la peur : « Nous serions Ravkans, et pas juste Grishas. Ce rêve était le socle de la Seconde Armée. »

Mais à force de vouloir protéger les siens, la frontière entre défense et domination finit par se brouiller. Et lorsque le pouvoir sur la matière ne suffit plus, reste la tentation d'aller puiser dans l'interdit : le Merzost.

En ravkan, on employait le même mot pour magie et abomination. Selon la base de la théorie grisha, on ne pouvait pas créer à partir de rien. Mais c’était un principe de la Petite Science. Merzost, c’était différent : il s’agissait d’une altération dans la conception au cœur du monde.

Cependant, il serait trop facile de réduire le Darkling à l'incarnation des ténèbres face à l'invocatrice de lumière. Sa trajectoire est aussi celle d'un homme façonné par la persécution, la peur et la colère, qui finit par reproduire à son tour une partie de la violence qu'il cherchait à combattre. Et là, on voit bien à quel point la fiction rejoint la réalité matricielle. La souffrance explique certes les actes mais ne les justifie pas.

L'ombre et les os

Derrière son apparente opposition entre lumière et ténèbres, la saga Grisha interroge finalement notre rapport au pouvoir, à la différence et à la foi. Il est toutefois dommage que le côté romantasy et les sempiternelles tergiversations de l’héroïne l’emportent trop souvent sur le reste de l’intrigue, au risque d’en casser la fluidité. 

Le personnage du Darkling aurait également gagné à être davantage approfondi et présent dans l’histoire. Mais mon jugement est sans doute faussé par l’excellente interprétation de Ben Barnes dans l’adaptation télévisée qui, une fois n’est pas coutume, rend justice au récit, même si elle ne le respecte pas à la lettre.

Je trouve par ailleurs que combiner la trilogie Grisha à la duologie Six of Crows était une idée brillante, même si Netflix a finalement décidé d’annuler la série après deux saisons. Heureusement, Six of Crows, que je suis actuellement en train de lire, remplit pour l’instant toutes les promesses que la saga Grisha n’a pas su entièrement tenir.

© La Pensine Mutine. Tous droits réservés. Reproduction interdite.

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La Recette parfaite

À chaque gros succès de librairie sa cohorte de copycats que les éditeurs s'empresseront d'accueillir à bras ouverts pour faire tourner les presses tant que le public est encore chaud. Surtout quand Hollywood récupère derrière. Ainsi, après la horde de sorciers et vampires issue des déferlantes Harry Potter et Twilight, c'est aujourd'hui au tour des thrillers domestiques fast-read, inspirés du bestseller planétaire de Freida McFadden, La Femme de ménage (lui aussi adapté au cinéma), de s'engouffrer dans la brèche ouverte par leur prédécesseuse.

La forme de flatterie la plus sincère n’est-elle pas l’imitation ?

La Menteuse, Sophie Stava (2025)

Une recette simple et efficace qui semble plutôt bien fonctionner. Peu importe l'énormité des ficelles pourvu qu'on ait le frisson. Si encore l'exercice apportait une quelconque valeur ajoutée au blueprint ; une touche d'originalité aux tropes ; un zeste de profondeur aux archétypes. Ce serait bien trop demander, le vite lu impliquant forcément le vite écrit. Du moins sur les cinq thrillers que j'ai ingurgités dernièrement — je sais, je n'ai pas pu m'en empêcher.

Mode d'emploi

Imaginez un modèle de roman prêt à l'emploi, à l'image des modèles d'illustration que proposent certains logiciels de conception graphique en ligne. Il suffirait de remplir les espaces réservés en piochant dans une liste de tropes prédéfinis : motifs, thèmes récurrents, situations types, dynamiques relationnelles, archétypes de personnages, schémas, procédés, conventions scénaristiques… Et hop, vous avez un bestseller que vous pourrez même décliner en suites (comme pour La Femme de ménage et Le Mariage parfait) pour doubler votre pactole et briller en haut des listes de la jungle amazonienne tant que les BookTokeurs vous auront à la bonne.

1. Présentation

Choisissez un titre simple, court, archétypal, assorti d'une phrase d'accroche un brin putaclic.

  • La Femme de ménage : « Elle connait tous vos secrets. Découvrez les siens. » (Freida McFadden, 2022)
  • La Menteuse : « Je suis ton amie. Mais peux-tu me faire confiance ? » (Sophie Stava, 2025)
  • La Serveuse : « Je l'observais. Mais c'est lui qui m'observait. » (K.L. Slater, 2024)
  • Le Mariage parfait : « Sa maîtresse a été assassinée. Sa femme est son seul espoir. » (Jeneva Rose, 2020)
  • Le Divorce parfait : « Jusqu'à ce que la mort nous sépare. La tienne, pas la mienne. » (Jeneva Rose, 2025)
  • Amitiés assassines : « Délicieusement méchant. » (Jeneva Rose, 2023)

Pour la couverture, jouez sur la sobriété et la symbolique : le trou d'une serrure, un gobelet en polystyrène, des alliances, un peigne et des ciseaux… le tout avec deux ou trois couleurs maximum.

2. Style

Écrivez de préférence au présent, à la première personne, et intercalez les points de vue de vos personnages. 

Même si l'idée de base n'est pas mauvaise, elle comporte néanmoins quelques écueils dès lors que le meurtrier participe lui-même au récit et qu'il faut alors occulter certains détails susceptibles de laisser deviner le retournement final. Et bien souvent, trop focalisés sur l'insertion de fausses pistes, les auteurs omettent de fournir également de réels indices ou certains détails psychologiques subtils. Et le lecteur attentif, qui ne pouvait évidemment rien voir venir (à moins d'avoir saisi les rouages sous-jacents), se sent invariablement trahi par l'effet deus ex machina tiré par les cheveux du dernier acte. Le cheveu sur la soupe. 

Bizarrement, dans La Serveuse, seul le personnage principal s'exprime à la première personne. Cela casse la fluidité du récit. Encore plus à l'oral où, en l'occurrence, la voix de la narratrice demeure la même, contrairement aux autres romans que j'ai pu écouter en version audio qui avaient recours à plusieurs comédiens.

Faites des phrases courtes comme pour un scénario ou un prompt. Oubliez les métaphores, les registres sémantiques, les tournures un peu littéraires : le lectorat cible risque de décrocher. Et puis, ce sera d'autant plus simple à adapter au cinéma ou à la télévision.

D'ailleurs, en passant, une série télé est prévue pour La Menteuse. Et Le Mariage parfait est en cours d'adaptation au grand écran.

3. Personnages

Vos protagonistes doivent impérativement se situer dans la même tranche d'âge que votre lectorat cible, à savoir autour de la trentaine bien installée. Ni trop avant, car beaucoup de tropes du genre comme le mariage, le patrimoine, la carrière, le divorce compliqué, le voisinage installé…  ne fonctionneraient pas ; ni trop après, car le propre de la culture du jeunisme consiste surtout  à piéger les consciences dans des bulles d'intemporalité illusoires qui finiront pourtant, tôt ou tard, par éclater à la surface. 

Le lecteur doit pouvoir se dire : « Ça pourrait être moi. » Ce qui est précisément le principe du thriller domestique : transformer le quotidien en source d'angoisse.

J’ai identifié les effluves de Chanel No 5, si classique, si prévisible. Ils vont avec la tenue monochrome qui souligne cette silhouette qu’elle entretient à merveille. Rien d’original dans son aspect : dès le premier regard, on sait tout ce qu’il y a à savoir sur la personne à qui on a affaire. Elle a des traits durs, admirablement redessinés par le chirurgien plasticien chez qui elle a ses habitudes. Il a des doigts de fée, cet homme, on peut en être certain, car seul un œil averti pourrait remarquer ses interventions. Les claquements des talons noirs Manolo Blahnik (jamais de Louboutin, le rouge est trop voyant !) ponctuent son entrée et clament sa présence.

Le Mariage parfait, Jeneva Rose (2020)

Introduisez du fantasme en insistant très lourdement sur le luxe et les apparences, plus importants que la profondeur des personnages. Ne lésinez pas sur le chic et choc et n'oubliez pas de rappeler combien les maris ou les amants sont hyper sexy. La faim justifie les moyens et les mœurs narcissiques ont besoin de l'entendre souvent.

Faites dans le caricatural : flics négligents, pas très fufutes ; légistes peu regardants, qui n'ont jamais entendu parler d'ADN ; enfants-objets qui font tout bien comme on leur demande...

4. Derniers conseils

Quand on dit la vérité — celle qui est barbante en tout cas —, les gens s’impatientent, leur regard se perd dans le vague à mesure que leur attention s’évapore. Au bout d’un moment, ils s’en rendent compte, se figent en marmonnant, penauds : « Qu’est-ce qu’on disait, déjà ? » Et ils tentent maladroitement de feindre l’intérêt.

La Menteuse, Sophie Stava (2025)

Une fois tous les ingrédients ajoutés, répartissez-les dans le moule et veillez à bien retourner en fin de cuisson. Si le mélange s'avère trop compact, diluez en incorporant des éléments de description inutiles. 

N'hésitez pas, non plus, à répéter les faits du point de vue des autres protagonistes. Ça donne l'impression qu'il y a des indices cachés et ça vous évitera aussi d'avoir à en trouver.

L'éthique est toc

Le persécuteur oublie toujours qu'il a persécuté. La victime n'oublie jamais ce qu'on lui a fait subir.

Amitiés assassines, Jeneva Rose (2023)

Comme je le soulignais dans un précédent article consacré à Freida McFadden, « le plus dérangeant, c'est certainement l'ambiguïté morale de tous ses personnages qui tend à normaliser les troubles borderline et la manipulation comme mode relationnel standard. » Et le trope « tous psychopathes » (ou « borderline ») se retrouve systématiquement, à différents degrés, dans toutes les œuvres précitées. Tout particulièrement chez Jeneva Rose qui semble prendre un malin plaisir à laisser triompher l'éthique déviante en toute impunité.

N'oubliez donc pas de mettre manipulateurs et psychopathes à l'honneur. Après tout, il faut bien contribuer à déplacer la fenêtre d'Overton en faveur d'une société de prédation totalement déshumanisée, gérée par l'intelligence ahrimanienne comme le prophétisait Rudolf Steiner. D'aucuns la qualifient plutôt d'« alternative », mais de quelle alternative parle-t-on au juste ?

Ce menteur, ce tricheur qui a tenté de ruiner ma vie. Tout est fini pour lui. Pour moi, ce n'est que le début.

La Serveuse, K.L. Slater (2024)

Finalement, si ce genre de roman plaît autant, c'est surtout parce que l'âme s'ennuie dans son quotidien répétitif anesthésiant et aspire à éprouver les frissons du danger et de l'imprévu sans conséquences. Saturés d'informations, nous n'avons plus envie de réfléchir car tout nous ramène à ce monde anxiogène. Alors nous aimons nous raconter des histoires et ces histoires se racontent à nous. Et la peur par procuration nous permet finalement de relativiser et d'exorciser nos angoisses. 

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La Passe-Miroir

Il y a treize ans, je posais les yeux sur la première page des Fiancés de l'hiver, après des semaines d'hésitation tant le titre m'évoquait davantage une romance que la plus fabuleuse œuvre de fantasy depuis Harry Potter et À la croisée des mondes. Made in France de surcroît. La petite histoire derrière la tétralogie de la Passe-Miroir, vous la connaissez déjà puisque je vous en ai parlé à maintes reprises — notamment en 2017 et plus récemment en 2024, à l'occasion d'une longue interview avec Christelle Dabos, son autrice.

Aujourd'hui, la Passe-Miroir — vendue à plus d'1,3 million d'exemplaires et traduite en une vingtaine de langues — fait de nouveau l'actualité dans toutes les librairies francophones avec la sortie de l'adaptation BD, très fidèle et réussie, du premier tome illustré par Vanyda et que je vous laisse découvrir avec la petite bande-annonce ci-dessus, réalisée par mes soins.

Christelle Dabos, 2013 - Gallimard Jeunesse - 3437 pages

Ce fut, pour moi, l'occasion de me replonger dans cet univers que je n'avais pas revisité depuis la parution du dernier tome, en 2019. Et de le redécouvrir avec une perspective toute nouvelle : celle de la Conscience du Réel.

Le Dieu « menacé »

Au commencement, nous étions un.
Mais Dieu nous jugeait impropres à le satisfaire ainsi, alors Dieu s’est mis à nous diviser. Dieu s’amusait beaucoup avec nous, puis Dieu se lassait et nous oubliait. Dieu pouvait être si cruel dans son indifférence qu’il m’épouvantait. Dieu savait se montrer doux, aussi, et je l’ai aimé comme je n’ai jamais aimé personne. […]
Et un jour, où Dieu se sentait de très mauvaise humeur, il a fait une énorme bêtise.
Dieu a brisé le monde en morceaux.

En observant l'œuvre de Christelle Dabos, on ne voit pas seulement une fiction fantastique, on voit une cartographie des forces qui régissent notre propre monde : la fragmentation de la mémoire, le contrôle par l'image (les Mirages) et la peur d'un créateur face à sa création qui s'éveille.

Ainsi, dans l'Ancien Testament qu'elle évoque en interview, on ne voit pas un père aimant, mais une entité (le Démiurge/Samael/Yaldabaoth) qui craint que l'homme ne devienne son égal. 

« Mes parents ne sont pas pratiquants, mais en terminale j’ai lu la Bible et ça m’a traumatisée : j’ai découvert un dieu effrayant et jaloux », explique-t-elle. « Je me suis dit, là en fait, on parle d'un Dieu qui se sent menacé par les hommes.  »

Avec les esprits de famille, semblables à des demi-dieux, et le créateur des arches, son imagination a capté l'essence de l'Inversion — ceci dit, sans nécessairement en avoir pleinement conscience.

À noter que les arches, souvent mentionnées dans les textes religieux, sont en fait partout dans la simulation et constituent autant de seuils de recalibrage de champ destinés à réaligner les trajectoires des avatars dans le script matriciel. Leur nombre n'est pas non plus anodin : en comptant le noyau central, les 21 arches principales rejoignent les 22 arcanes du tarot et les 22 lettres hébraïques de la kabbale — les fameux Principes du Verbe ou codes sur lesquels repose cette conception.

L'oubli comme pierre d'achoppement

Ce n’était pas entièrement sa faute, néanmoins, si Artémis avait si peu de mémoire. Rien ne se fixait durablement dans son esprit, les événements lui coulaient dessus sans persister. Cette prédisposition à l’oubli était sans doute la contrepartie de son immortalité, une soupape de sûreté pour ne pas sombrer dans la folie ou le désespoir. Artémis ne se connaissait pas de passé ; elle vivait dans un éternel présent. Nul ne savait ce qu’était sa vie avant de fonder sa propre dynastie sur Anima, plusieurs siècles en arrière. Pour la famille, elle était là, elle avait toujours été là, elle serait toujours là.
Et il en allait ainsi pour chaque arche et pour chaque esprit de famille.

À l'image du cycle réincarnationnel (la roue du Samsara) et du passage par le fameux « voile de l'oubli », la mémoire apparaît comme l'enjeu central de la Passe-Miroir. 

Parfois, même, subsistent des traces mnésiques, insaisissables — sous forme d'impressions floues ou de bribes — fragments résiduels de souvenirs mal effacés, qui, chez certains comme les esprits de famille, deviennent obsessionnels car témoins de leur identité réelle. 

Une obsession que l'autrice avoue elle-même partager : « Je ne sais pas pourquoi ça m'obsède à ce point-là. Dans tout ce que j'écris, soit il y a des zones dans la mémoire personnelle, des souvenirs qui ont été refoulés et qui à un moment donné vont resurgir dans le récit et apporter une information importante ; soit c'est vraiment de la mémoire collective où là, il y a des volontés, effectivement, avec de la censure, de la manipulation, de dire on va réécrire l'histoire un peu différemment. Les gens ne sont pas obligés de tout savoir. Donc ça, ça me me titille mais pourquoi à ce point ? Qu'est-ce qui a déclenché ça ? »

Pourquoi ça la titille à ce point ? Peut-être parce qu'il s'agit, en réalité, d'un appel de l'Esprit à reconnecter les strates perdues du Soi morcelé. Son incompréhension est très révélatrice : c'est l'Esprit qui pousse et l'ego (l'âme) qui ne comprend pas.

Un monde façonné par les illusions et les faux semblants

Il n’y avait eu aucune transition avec le décor précédent, c’était étourdissant. L’ambassadeur s’esclaffa en remarquant la mine ahurie d’Ophélie qui écarquillait les yeux derrière ses lunettes noires.
— Précisément ce que je vous disais, le vernis sur la crasse ! Les illusions traînent un peu partout dans le coin. Ce n’est pas toujours très cohérent, mais vous vous y ferez vite. (Il poussa un soupir désabusé.) Des cache-misère ! Sauver les apparences, c’est en quelque sorte le rôle attitré des Mirages.
Ophélie se demanda si c’était par esprit de provocation qu’il portait lui-même des habits de clochard.

Il y aurait tant à dire sur les différents clans rivaux qui se disputent le pouvoir à la Citacielle — la citadelle flottante où siège Farouk, l'Esprit de famille de l'arche du Pôle. Tous participent, à leur manière, aux mécanismes de contrôle en usant de leur force mentale pour manipuler la matière et façonner la réalité. 

Les trois plus puissants sont les Dragons (la force brutale animale), la Toile (l'esprit de ruche), et les Mirages (les faiseurs d'illusions).

Les premiers agissent directement sur le système nerveux : si le cerveau est convaincu par l'agression, le corps matérialise la blessure (douleurs, fractures). Les seconds sont comme le fameux « Œil qui voit tout » (l'Adonaï) et sont tous reliés les uns aux autres ; ils n'ont, par conséquent, aucune intimité dans leur espace mental. 

© Vanyda

Quant aux derniers, les Mirages, ce sont sans doute les pires et les plus dangereux car leur pouvoir hypnotique leur permet de falsifier les strates de la réalité et manipuler les pensées. Tout comme les archontes, ce sont des parasites mentaux qui peuvent aussi travestir leur apparence à volonté. Comme l'explique Berenilde à Ophélie, on ne se tire de ces strates que « de l'intérieur » et seul un mental fort peut permettre de s'extirper de leur emprise.

Il existe toutefois des individus capables de percer à jour leurs illusions et les neutraliser : les Nihilistes. À l'instar des êtres supraconscients, ces êtres bannis de la Citacielle peuvent annuler les codes matriciels (programmations) et déceler la véritable nature de chacun par l'identification de sa signature vibratoire. Leur immunité aux illusions leur permet également de passer sous les radars archontiques en agissant en coulisses plutôt que sur les devants de la scène. Fait intéressant :  leur supravision leur vient de l'œil gauche — l'œil de l'Esprit dont est privé Yalddabaoth, le dieu aveugle.

Au-delà du miroir aux oubliettes

Lire un objet, ça demande de s’oublier un peu pour laisser la place au passé d’un autre. Passer les miroirs, ça demande de s’affronter soi-même. Il faut des tripes, t’sais, pour se regarder droit dans les mirettes, se voir tel qu’on est, plonger dans son propre reflet. Ceux qui se voilent la face, ceux qui se mentent à eux-mêmes, ceux qui se voient mieux qu’ils sont, ils pourront jamais.

Dans toutes les traditions occultes, le miroir est un symbole puissant et agit comme un portail organique vers le plan astral. Ce n'est pas pour rien si dans la série, traverser un miroir demande de « se confronter à soi-même ».

Il s'agit d'une forme de passage au-delà des apparences et des reflets trompeurs de la matrice. L'Esprit qui sort du miroir n'est plus soumis à la réflexion archontique. Contrairement à l'ego, il ne se mire pas, il franchit le seuil.

Ainsi, au-delà du conte, Christelle Dabos révèle une réalité occulte brutale : nous vivons dans un monde inversé où l'écho (l'illusion, l'ego) a pris la place de l'original. L'héroïne découvre que ce qu'elle croyait être sa « vie » n'était qu'un code écrit, un scénario appliqué à la perfection par un reflet qui a fini par se croire réel. Traverser le miroir n'est alors plus un voyage, mais une déprogrammation.

La Passe-Miroir n'est donc pas juste une fiction, mais une invitation à observer les reflets et les mécanismes de notre propre « monde brisé ». 

C'est aussi le propre de la Conscience du Réel qui consiste à voir ces rouages, même là où ils sont présentés comme du merveilleux.

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La Machine à écrire

D'ordinaire, il n'est guère dans mes habitudes de gaspiller mon temps et mon énergie à dénigrer ce que je peux, par ailleurs, me contenter d'ignorer. Mais parfois, ce n'est pas si simple. Et quand l'attention se mue en observation détachée (non polarisée), la critique peut alors se révéler constructive — voire même fort instructive.

Les apparences sont trompeuses. Et parfois, elles sont mortelles.

La Femme de ménage (2022)

Ainsi, intriguée par le phénomène Freida McFadden devenue, en quelques années, l'autrice de thrillers la plus vendue au monde (la France constituant notamment, toutes proportions gardées, l'un de ses marchés les plus performants), je me suis penchée sur quelques-unes des œuvres de celle que d'aucuns surnomment la Taylor Swift du monde littéraire « où, toujours et encore, la médiocrité extrême se voit récompensée » (sic). Il faut dire que malgré un succès commercial phénoménal et une base de lecteurs très engagés (les McFans de la génération TikTok), Freida McFadden est loin de faire l'unanimité et sa trajectoire rapide s’accompagne de moult controverses.

Ce qu'on lui reproche ? D'une part, elle fait l'objet de nombreuses accusations de plagiat, toutefois sans preuve formelle établie. D’autre part, son style de par trop impersonnel et simpliste, ses livres bâclés, mal édités, font grincer. Son rythme de publication soutenu, combiné à sa carrière médicale (spécialisée dans les lésions cérébrales) et à sa discrétion médiatique, alimente même des spéculations sur un possible recours à l’intelligence artificielle dans son processus d’écriture.

Je l'aime sincèrement, de toute mon âme. Mais, je ne lui fait pas confiance.

La Locataire (2025)

À en croire ses détracteurs, Freida McFadden serait la reine du fast-read, « une lecture-fringale qui se dévore comme un fast-food au premier ou au second degré ». Malheureusement, il s'avère que ces critiques sont loin d'être infondées. Car, voyez-vous, contrairement à beaucoup qui se forgent des opinions par procuration, je ne valide que par l'expérience directe. En l'occurrence, j'ai donc (et je l'avoue sans honte) englouti plusieurs de ses romans en quelques jours. 

Bien m'en a pris, je ne les ai pas lus : je les ai écoutés. Au petit déjeuner. Et jusque tard dans la nuit. Mais à l'oral, avec de bons comédiens, ça passe toujours mieux. Sauf qu'à la base, ce n'est pas la vocation première de la littérature. En outre, l'écoute a tendance à court-circuiter l'analyse critique. Le mental ne filtre pas de la même manière qu'à la lecture. C'est une injection directe dans l'inconscient. C'est utile si l'on décode mais dangereux quand on est en mode passif. Heureusement, je suis désormais toujours en mode vigilance.

Recette pour un Big Mac littéraire

Alors qu'est-ce qui rend ces thrillers si addictifs ? En fait, Freida McFadden ne raconte pas des histoires. Elle programme des boucles émotionnelles. Et si on y est accro, ce n'est pas parce que c'est bon. C'est parce que c'est astral.

C'est une recette matricielle industrialisée avec un rythme et une structure identiques d'un livre à l'autre, et une base de données de personnages, situations et tropes interchangeables. Cette formule a beau être systématique, elle fonctionne. 

Des romans choraux à deux (ou parfois trois) voix, s'articulant autour d'un arc narratif en trois actes, avec des chapitres très courts qui se terminent toujours par un cliffhanger (souvent putaclic) destiné à relancer l'attention et à maintenir le lecteur sur le qui-vive — de la dopamine narrative dont l'astral est très friand.

Un triangle de personnages génériques, creux, ultra-stéréotypés, dans une tranche d'âge parfaitement ciblée ; des hommes trop beaux et trop parfaits, toujours avec des femmes qui ne jouent pas dans la même catégorie (sic) ; une narration au présent, à la première personne, qui rend l'identification facile et immédiate.

L'Homme Mystère est sexy, c'est le moins qu'on puisse dire ! Il a une épaisse chevelure de jais, des yeux noirs comme du charbon et un regard d'une ardeur qui me foudroie une nouvelle fois. Sa mâchoire carrée lui donne un air de totale maîtrise et d'absolue confiance en soi. Son visage est d'une symétrie aussi parfaite que plaisante à regarder. Il porte un t-shirt noir qui met en valeur sa silhouette élancée et renforce l'intensité de ses yeux et de ses cheveux.

Le Boyfriend (2024)

La naïveté grotesque des protagonistes (souvent des femmes mais pas toujours), qui les rend complètement aveugles aux énormes signaux d'alerte, est du niveau des pires scénarios de série B. Une technique de diversion un peu trop voyante qui permet de justifier les invraisemblables retournements finaux que l'on ne voit jamais venir.

Du moins tant que l'on n'a lu qu'un seul roman. Et que l'on n'est pas trop regardant sur les indices grossièrement trompeurs, souvent gratuits et jamais explicités. On gage sur le faible niveau d'attention du lecteur qui cherche juste à se laisser porter sans réfléchir. Au diable les incohérences pourvu qu'on ait l'adrénaline !

Il n'y a jamais de catharsis. Rien n'est résolu moralement. Et cela laisse une fréquence ouverte dans le champ psychique. Le lecteur reste en suspension émotionnelle. D'où le phénomène d'addiction. Et la majorité des gens ne s'en rendent jamais compte.

Tous psychopathes

Usurpation d'identité et parenticide sont des thèmes récurrents chez Freida McFadden. Mais le plus dérangeant, c'est certainement l'ambiguïté morale de tous ses personnages qui tend à normaliser les troubles borderline et la manipulation comme mode relationnel standard.

J’ai beaucoup de chance. J’ai une belle maison, une carrière épanouissante et un mari à la fois gentil, doux et incroyablement beau. Pourtant, tandis que Nate s’engage sur la route et prend la direction du lycée, je n’ai qu’une idée en tête : qu’un camion brûle un stop, percute la Honda et nous tue tous les deux sur le coup.

La Prof (2024)

Ses inversions de rôle désactivent la distinction claire entre prédateur et proie. Puisque tout le monde est « un peu tordu », personne ne l'est vraiment. Finalement, ça dilue la notion de prédation. Et banalise la psychopathie.

« En 1833, le Dr James Prichard formula une première version de ce que nous appelons aujourd’hui la psychopathie, qu'il qualifia de "folie morale". Les personnes diagnostiquées comme atteintes de folie morale étaient considérées comme ayant de mauvais jugements moraux sans présenter le moindre trouble de l’intelligence ou de la santé mentale. Les psychopathes, eux aussi, sont souvent intelligents et sains d’esprit, et davantage enclins à commettre des actes généralement considérés comme immoraux. » (Source)

Et contrairement aux idées reçues, les psychopathes sont probablement ceux qui ressentent le plus d'émotions (et donc une source de carburant importante pour la matrice).

« Ces gens ont, en général, un très haut taux de frustration, de colère interne et un dégoût hors du commun qui les poussent à se comporter de façon aberrante », explique Iso V. Sinclair. « Ils ressentent une certaine jouissance dans le tourment d'autrui. Un psychopathe devient ainsi par de multiples traumas, et ses émotions sont tellement intenses qu'il fait une dissociation et se venge. Cette réaction est scientifiquement explicable par le manque de neurones miroirs qui, à force d'émotions refoulées (souvent depuis l'enfance), fait naître un manque total d'empathie. » (Source)

Lisez comme vous êtes†

Ôtons nos œillères : cette simulation est un monde de psychopathes et de prédateurs. Freida McFadden ne fait que nous le rappeler. Et paradoxalement, les gens en redemandent parce qu'ils ne sont pas conscients de l'origine de leurs besoins et de leurs envies qui, comme leurs pensées, viennent d'ailleurs.

Je crois que tout être humain est capable de faire des choses terribles si on le pousse à bout.

La Psy (2022)

La fiction n'est donc pas le problème. Le problème, c'est la passivité face à elle. Consommée en mode automatique, elle devient une drogue matricielle. Consommée avec lucidité, elle devient un miroir des mécaniques astrales. 

Notes et références

  • ^ Clin d'œil au slogan de McDonald's : « Venez comme vous êtes ».

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Il était une fois un cœur brisé

Dans 2025, l'odyssée des pages, je vous présentais la trilogie Caraval de l'américaine Stephanie Garber publiée en 2017. Aujourd'hui, j'aimerais vous parler d'une autre trilogie (de la même autrice) qui lui fait suite et que j'ai également pris beaucoup de plaisir à lire. Parue en 2021, Il était une fois un cœur brisé se déroule dans le même univers fantastique mais se concentre sur le destin d'une nouvelle protagoniste, très fleur bleue, dont le sens du discernement est exponentiellement inverse à son instinct de sauveuse hypertrophié — lequel relève davantage de l'inconscience compulsive que de l'héroïsme assumé et semble lui attirer tous les psychopathes de la terre. Parmi eux, le très « borderline » Jacks, alias le Prince de Cœur, déjà présent dans les deux derniers tomes de Caraval, et qui devient ici la figure centrale magnétique de la série.

Quand les contes de fées tournent au vinaigre

Alors que l'histoire précédente se terminait sur un triomphe et une résolution, celle-ci démarre sur un ton résolument plus sombre et ambigu. Stephanie Garber explique qu'en réalité, elle avait envie de raconter un conte de fée en y ajoutant un élément de crime : « Je pensais que ce serait amusant qu'une jeune fille résolve un meurtre tout en tombant amoureuse de la personne qu'elle soupçonnait en être l'auteur » dit elle.

Évangéline Fox  — dont le nom aurait logiquement dû être traduit en « Renard » pour les besoins de l'intrigue —  est un peu comme Cendrillon : orpheline, malmenée par une belle-mère cupide, et jalousée en secret par la fille de cette dernière. Naïve à la limite du caricatural, elle entretient une foi quasi-religieuse en l'existence des âmes sœurs, flammes jumelles, et autres mythes matriciels bien tenaces et piégeants comme l'Amour toujours avec un grand A. C'est donc l'effondrement lorsque, du jour au lendemain, elle découvre que son bien-aimé, pourtant si amoureux, s'apprête à épouser sa demi-sœur. 

Évangéline avait un don dès qu’il s’agissait de croire aux choses que les autres considéraient comme des mythes – les Fatalités immortelles, par exemple. Elle poussa la grille métallique. La porte elle-même était dépourvue de poignée, forçant la jeune fille à insérer ses doigts dans le minuscule interstice séparant son bord dentelé de la pierre noircie du mur. Le battant lui pinça les doigts, faisant jaillir une goutte de sang. Évangéline jura avoir entendu la voix brisée de la porte : savez-vous où vous mettez les pieds ? Il ne vous arrivera rien de bon. Vous en sortirez le cœur brisé. Mais son cœur était déjà brisé. Et elle mesurait les risques encourus. Elle connaissait les règles quand on visitait les églises des Fatalités.

Désespérée, elle conclut un marché avec le charismatique Prince de Cœur pour empêcher le mariage. Mais comme le veut le célèbre adage qui met en garde contre les souhaits, aussitôt exaucé, elle regrette son vœu. Heureusement, rien n'est jamais figé pour toujours dans le roc — pas même elle. Hormis le fait que rien n'est jamais gratuit non plus et que la seconde chance qui lui est offerte de repartir à zéro s'avère bien vite être un cadeau empoisonné aux saveurs aigres-douces. 

À l'instar du baiser mortel de Jacks le maudit dont le cœur a cessé de battre comme révélé dans Caraval. Car même si le cœur brisé du titre fait officiellement référence à Évangéline, il semblerait que celui de Jacks ait subi bien plus de dommages encore — et qui ont fait de lui une Fatalité — même si l'autrice demeure assez vague quant aux circonstances.

Stephanie Garber, 2021 - De Saxus - 1101 pages

Jusqu'où seriez-vous prêts à aller pour atteindre un bonheur éternel ?

Cette question, en ouverture du quatrième de couverture, résume à elle-seule l'enjeu principal de la série et en appelle plusieurs autres : qu'est-ce que le bonheur ? Qu'est-ce que l'éternité ? Et surtout pourquoi vouloir enfermer ainsi l'essence même de la vie — censée être le mouvement, l'impermanence — dans un état figé ?

Jacks est devenu immortel, on ne sait trop comment, suite à un drame amoureux lié à un maléfice dont il a été victime. Son cœur ne bat plus mais il a le pouvoir d'affecter celui des mortels. La malédiction qui a fait de lui une Fatalité n'est pas seulement affective, elle est ontologique. Le cœur est, rappelons-le, occultement parlant le symbole du noyau d'âme. 

Cette symbolique du cœur est toujours très présente dans les contes de fée. On pense notamment à celui de Blanche-Neige que la méchante reine avait ordonné au chasseur lancé à ses trousses de lui rapporter. Le cœur participe au mécanisme de captation. C'est un vecteur de mémoires et d'énergie vitale.

L’immortalité dans cette série est vampirique. Elle exige un prélèvement. Il est même question d'un arbre-vampire : « Quiconque est assez intelligent pour localiser l’arbre et assez courageux pour boire son sang devient immortel ». Au prix du sacrifice de la personne qu'on aime le plus. Mais la fin semble justifier les moyens. Même dans les contes.

Et au vu de tous les coups bas, maléfices lancés et autres tentatives de meurtres échouées (ou réussies), la quête de l'immortalité n'a rien de glorieux et rend carrément fou. Elle enferme dans des boucles et schémas sans fin dans lesquels la blessure originelle est rejouée à l'infini. Même lorsque la mémoire est altérée ou fragmentée, quelque chose persiste. Les trajectoires semblent se répéter. L'oubli n'efface pas la blessure : il la rend simplement plus opaque.

Ce que Jacks n'a pas dit

Si le cœur est un vecteur de mémoires et d’énergie vitale, Jacks en devient l’anomalie parfaite. Il ne possède plus le sien — du moins plus comme les autres — et pourtant il agit sur celui des autres. Il ne transmet pas seulement un désir ou une illusion : il réactive des blessures, des attentes, des héritages invisibles.

Jacks est sans doute l’un des personnages les plus réussis de Stephanie Garber. Il n'est pas sans rappeler un certain Archibald dans la Passe-Miroir de Christelle Dabos. En plus sombre et plus complexe.

Ce qui le rend fascinant, c’est que son apparente cruauté n’est pas gratuite comme son comportement pouvait donner à croire dans Caraval. Elle découle d’un mécanisme plus ancien. Il n’est pas seulement ambigu, il est le produit d’un système qui transforme les blessures en fonctions. L'archétype du tentateur lié au fruit défendu — les fameuses pommes blanches emblématiques au jus rouge sang qu'il croque en toute circonstance.

Il n’est pas seulement un séducteur tragique. Il est le point de cristallisation d’une mémoire qui dépasse les individus. Son apparente désinvolture tient davantage de l’armure que de l’indifférence. Lorsque l’on est condamné à survivre à ceux que l’on aime, l’attachement devient un risque. Aimer un mortel, pour un immortel, c’est accepter de perdre à tous les coups. 

Jacks ne joue pas avec les cœurs par cruauté. Il se protège d’un monde où toute promesse a une date d’expiration. À force de vouloir éviter la blessure, il la reproduit. Et c’est sans doute là la véritable malédiction : celle qui le voue à tuer toute femme qu’il embrasse si elle n’est pas son amour véritable.

« Chaque histoire possède un potentiel infini de fins »

Dès lors, une question s’impose : les personnages de cette série choisissent-ils réellement leurs actes, ou ne font-ils que rejouer des trajectoires déjà tracées ?

Entre malédictions, prophéties et sortilèges de divulgation — qui empêchent même de dire la vérité — la parole elle-même semble sous contrôle.

Les Valor, première famille royale du Grand Nord Magnifique, avaient conçu cette arche comme le passage vers un lieu appelé la Valory. Personne ne savait ce qu’elle recelait, car les contes du Nord n’étaient pas vraiment dignes de confiance, suite au sortilège qui les accompagnait toujours. Certaines histoires ne pouvaient s’écrire sans s’enflammer d’un coup, d’autres ne pouvaient quitter le Nord, d’autres encore se modifiaient à chaque fois qu’on les racontait, perdant toute fiabilité, lecture après lecture. Les deux récits concernant la Valory se contredisaient.

Les contes du Nord se déforment, s’enflamment, se contredisent et façonnent la réalité. L’histoire n’est plus un repère fiable : elle devient un instrument.

Là où Caraval exaltait l’illusion et la magie des apparences, cette trilogie en révèle les coulisses. Au Sud, à Valora, dominait la chaleur du spectacle ; dans le Grand Nord, le décor se refroidit et se durcit. Les arches ne promettent plus seulement l’émerveillement : elles ouvrent sur des luttes de pouvoir. Les objets magiques sont convoités, les alliances se négocient, et les rumeurs circulent plus vite que la vérité.

Les médias façonnent les réputations, fabriquent des coupables, condamnent sur des on-dit. L’enchantement cède la place à la stratégie.

Dans cet univers faussement enchanteur, saturé de récits contradictoires, de lignes de temps alternatives, d’amnésies, d’artefacts et de créatures mythiques, où certaines vérités ne peuvent être dites, Évangéline cesse enfin de croire aveuglément aux histoires qu’on lui raconte. Elle apprend à discerner, à observer, à relier les signes plutôt qu’à s’y abandonner.

En écho à Caraval, qui mettait en scène l’illusion comme spectacle, cette trilogie explore l’envers du récit : sa capacité à manipuler autant qu’à révéler. Les histoires peuvent tromper, masquer, orienter les regards — mais elles peuvent aussi devenir un levier d’émancipation. Tout dépend de celui ou celle qui les raconte, et de celui ou celle qui choisit d’y croire.

Derrière les bals, les malédictions et les serments éternels, la série interroge ainsi la puissance des narrations qui façonnent nos perceptions. Certes, l’ensemble reste une romantasy destinée à un public jeunes adultes, où la noirceur demeure adoucie par l’enchantement. Mais sous le vernis scintillant subsiste une question plus troublante : les histoires que nous nous racontons construisent-elles notre réalité, ou ne font-elles que la travestir ?

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